Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/308

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l’indiscrétion des regards par des bois de haute futaie non encore entamés par la hache, alors que l’enclos, isolé par le Lignon, qui lui sert de ceinture et de frontière, était planté de beaux jardins peuplés de statues de marbre, et que dans le voisinage le couvent de cordeliers construit par Pierre d’Urfé et Catherine de Polignac, sa femme, s’élevait encore avec ses mausolées de marbre, ce dut être une résidence délicieuse. Ce nid seigneurial, caché entre ses remparts de verdure, était fait à souhait pour l’incubation des rêveries nobles, car tout ce qui peut les fomenter et les entretenir était ici réuni : douceur de la solitude, magnificence des arts, voisinage protecteur de la religion, austères enseignemens des tombeaux, il n’y manquait rien en vérité, si ce n’est un air un peu moins humide et moins apte à donner la fièvre à ceux qui le respirent ; maïs quoi ! il faut bien que l’once d’amertume se retrouve en toute livre de parfums. Aujourd’hui le couvent de Pierre II a disparu avec les tombeaux qu’il renfermait, ces beaux jardins ont été effacés, et cependant c’est un lieu qui parle moins de ruine et de mort que de délaissement et d’oubli. Le génie des rêveries l’habite toujours, mais ces rêveries sont celles de la mélancolie et de l’absence, non plus celles de l’étude et de la méditation. En quelques instans, on est enveloppé de ces douceurs qui émanent de la vieillesse des choses, de ces exquises émotions que le passé est habile à faire naître lorsqu’il est encore tout près de nous ; c’est le sentiment délicieusement triste que notre contemporain Hébert a exprimé avec tant de délicatesse dans le tableau qu’il a composé avec ce banc de pierre désert envahi par les plantes grimpantes où naguère venait s’asseoir un couple d’amans. « Il n’y a personne au logis depuis un certain temps déjà, » semble vous dire à votre arrivée le sphinx qui garde la rampe de la cour d’honneur. Ce n’est pas non plus le sentiment de la dévastation et de la mort, c’est celui du délaissement qui vous saisit lorsqu’une fois monté, vous vous trouvez engagé dans cette suite d’appartemens démeublés, dépenaillés, que décorent encore quelques restes de splendeurs : ici une porte adorablement ornée d’arabesques de la renaissance et de figurines italiennes, là un plafond à caissons, ailleurs une cheminée surmontée de sculptures ; vous ne seriez point trop étonné si, ouvrant une dernière porte, vous découvriez dans la chambre la plus reculée quelque vieux Caleb Batderstone incliné devant deux tisons à demi éteints, et ruminant dans sa solitude les souvenirs confus d’un passé lointain.. Derrière le château, le fossé creusé au pied de la façade opposée à celle de la cour d’honneur s’est rempli de cette végétation chagrine et au vert maussade qui s’engendre des eaux croupissantes et des boues froides ; mais ces herbes sont venues lentement, une à