Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/320

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


bergers de d’Urfé, et j’ai à peine besoin de rappeler que l’hôtel de Rambouillet, sanctuaire de beau langage et de nobles mœurs, fut chez nous une académie d’un genre analogue. Notons en outre que ce succès fut obtenu sur un des publics les plus lettrés, les plus raffinés, les plus autorisés à être dédaigneux qu’il y ait eu au monde, car il était tout fraîchement sorti de ce XVIe siècle si bien fait par l’abondance et la force de ses œuvres pour former des connaisseurs difficiles, et c’était celui-là même qui à ce moment faisait la fortune du Don Quichotte en Espagne, applaudissait les dernières œuvres de Shakspeare en Angleterre, avait vu mourir le Tasse en Italie, et allait demain acclamer Corneille en France. L’engouement passa, la célébrité persista ; pendant deux siècles, l’Astrée n’a rien perdu de son renom. Les esprits les plus divers et les plus opposés ont également aimé ce roman ; Pélisson et Huet, l’évêque d’Avranches, en étaient enthousiastes (l’exemplaire dont je me sers pour composer ces pages est, par parenthèse, un de ceux qui ont appartenu au docte évêque), La Fontaine et Mme de Sévigné en raffolaient, Racine, sans en trop rien dire, l’a lue avec amour et profit, car sa diction ressemble par plus d’un point à celle de l’Astrée, surtout par une certaine molle fluidité et une certaine continuité de douceur, Marivaux l’a lue et en a profité plus certainement encore que Racine, car il se pourrait bien que ce fût là qu’il eût pris quelques-uns des secrets de sa subtile analyse et surtout ces mascarades et travestissemens de conditions qu’il aime à mettre en scène. Enfin Jean-Jacques Rousseau l’admirait tellement qu’il avouait l’avoir relue une fois chaque année pendant une grande partie de sa vie ; or, comme l’influence de Jean-Jacques sur les destinées de notre moderne littérature d’imagination a été prépondérante, il s’ensuit que le succès de l’Astrée s’est indirectement prolongé jusqu’à nos jours, et que Mme Sand par exemple, sans trop s’en douter probablement, dérive quelque peu de d’Urfé. Ce ne peut être une œuvre sans valeur sérieuse, le bon sens le dit assez, que celle qui sut plaire à un pareil public de grands et beaux esprits, de si diverses conditions et séparés par de si longs intervalles de temps.

L’origine du livre va nous en révéler d’abord la portée la plus directe. Dans toutes ces régions du Lyonnais et du Forez, du Velay et de l’Auvergne, la ligue n’eut pas de défenseurs plus énergiques que les d’Urfé ; mais de tous le plus ardent fut Honoré. Son frère aîné, Anne, s’était depuis longtemps remis en l’obéissance du roi, qu’Honoré tenait encore sous les drapeaux du jeune Nemours ; il fut un des acteurs principaux dans la résistance désespérée de Montbrison, une des dernières places qui se soient rendues à Henri IV. Lorsqu’il fallut enfin déposer les armes, Honoré eut à réfléchir assez