Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/326

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avec cinquante ans de ce mysticisme né au XVIe siècle, dans le sein du catholicisme, de l’appel à la réforme de la vie intérieure : c’est un livre que l’on peut dire à la fois platonicien et quiétiste ; sorti de la source lointaine de Pétrarque, il s’achemine vers les torrens de Mme Guyon. Ici encore la ressemblance avec saint François de Sales est tellement étroite que je suis porté à me demander si le grand druide Adamas, à la parole abondante et ornée, n’a pas été peint à l’image de l’aimable évêque de Genève lui-même. Toutefois il faut ici faire une réserve qui a son importance : dans ce mélange de platonisme et de mysticisme, la place du platonisme est la plus forte ; somme toute, et une fois toutes nuances notées (il y entre même encore quelque peu d’astrologie judiciaire), l’Astrée est un livre platonicien. L’amour est le tout de l’âme, car les âmes ont été faites à la ressemblance de Dieu, dont l’essence est amour ; l’amour est donc le principe de toute activité, de toute science et de toute vertu. La religion n’est qu’amour, puisqu’elle se rapporte à Dieu, et même lorsqu’il s’adresse à un être de chair et de sang, l’amour est encore une religion, tant il rapproche l’âme de sa perfection. En vérité, celui qui sait parfaitement aimer sait toute chose bonne et belle, ose toute chose bonne et belle, et se détourne du contraire par la vertu même de son amour. Contemplez Céladon : ce n’est qu’un berger mélancolique et timide ; mais parce qu’il est parfaitement amoureux, tous les dons de l’intelligence et toutes les vertus du cœur lui viennent par surcroît. Il courbe en berceaux les branches d’arbres pour élever à sa divinité un temple frais comme son cœur, il taille le bois et la pierre pour que ses yeux de chair puissent aussi contempler cette image qui leur est refusée et que son âme seule contemple, il dresse des autels, établit un culte, rédige un rituel d’amoureuse liturgie ; le voilà pour l’amour d’Astrée artiste, poète et prêtre. L’amour qui peut produire de tels miracles est le seul véritable, mais combien il est rare ! L’amour est un, et c’est pourquoi toutes les âmes vont vers lui d’une pente naturelle, comme les fleuves vers la mer ; mais, comme elles furent créées diverses, il s’en faut bien que leur cours soit toujours égal et direct. Jetées dans ce monde opaque, ignorantes du patron céleste sur lequel elles furent formées, et sans moyens certains de le reconnaître, elles vont à l’aventure, cherchant leur semblable, croient souvent la rencontrer et s’y attachent passionnément, mais cessent bientôt d’aimer lorsque leur erreur leur devient sensible, ou bien la rencontrent en réalité, mais ne sont pas aimées cependant, parce que le patron divin qu’elles recherchent par divine sympathie se trouve en elles trop imparfaitement taillé pour que l’âme sœur le reconnaisse d’emblée. De là toutes ces variétés imparfaites de l’amour,