Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/458

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sainte mère présentent des types trop réels, et que l’inexpérience de l’artiste se trahit trop visiblement dans le corps amaigri de l’enfant-Dieu. Habiles par tradition à mélanger les couleurs, à en assurer l’éclat durable, doués d’un sentiment esthétique suffisant pour bien exécuter les portraits, pour donner du style aux vêtemens des contemporains, les artistes du XVe siècle en Flandre n’ont pu s’élever jusqu’à la conception de la beauté. Dans ces plaines où Rubens saura trouver les modèles de ses grasses et sensuelles héroïnes, du Christ et de ses apôtres aux formes athlétiques, Vanderveyden, Van Eyck et Memling ne paraissent avoir rencontré que des ascètes maigris par de longs jeûnes, ou des femmes dont la piété attristée semble accepter avec peine le vêtement humiliant de la chair. Ces grands artistes, avec quelle étrange insouciance ils associeront le soin de peindre et le dédain de la plus vulgaire correction ! Le velours, l’or, les fourrures, les captivent ; ils compteront les feuilles, les brins d’herbe, les insectes et les gouttes de la rosée, mais il ne leur viendra jamais l’envie de regarder avec autant d’attention les jambes ou les pieds de leurs saints modèles : ils ne cherchent ni la variété, ni l’imprévu. L’âme dans ses manifestations multiples demeure devant eux comme un livre toujours ouvert à la même page, ou comme un secret divin qu’il serait impie de vouloir pénétrer. Voilà pourquoi, malgré la justice qu’on rend volontiers à ces habiles et naïfs imagiers, ils lassent peu à peu le regard ; on a trop vite le dernier mot de leur effort : le fini. Lors même qu’ils agrandissent leurs cadres, ils restent encore et toujours des miniaturistes. Aussi est-ce dans la proportion d’un feuillet de missel que leurs qualités se révèlent avec le plus d’aisance et d’à-propos. Il serait difficile de rencontrer un échantillon plus significatif du talent et du sentiment de Memling que le petit tableau du Mariage de sainte Catherine. A côté, les panneaux de la fameuse châsse de sainte Ursule, à l’hôpital de Bruges, paraîtraient inachevés. Dans cette petite dimension, le pinceau de l’artiste devient même plus souple, et la touche, moins forcée de se montrer savante, n’en est que plus aisée et plus spirituelle. Enfin on trouve dans cet épisode, un des plus poétiques de la légende catholique, le charme naïf de Raphaël adolescent et la tendresse mystique du peintre de Fiesole. Un bon tableau de Thierry Bouts, une Procession, deux petits portraits d’homme et de femme, de l’école de Van Eyck, à M. Reiset, une petite et charmante figure de saint Dominique, peut-être de Memling, à M. Leclerc, et le beau portrait de Charles le Téméraire en prière, voilà la part à peu près complète de cette école religieuse, qui étendait son influence sur les Flandres, la Bourgogne, la moitié de la France, et dont les peintres de Cologne ne furent que les imitateurs.