Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/464

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personnage tout entier, il faut être non-seulement un observateur sagace, mais encore un dessinateur consommé. Voilà pourquoi le peintre de Bertin aîné fut un grand portraitiste, aussi à son aise quand il est aux prises avec un vieillard à la musculature vigoureuse que lorsqu’il se trouve en face de la femme du grand monde. Le portrait de Mme d’Haussonville ne porte pas la même date que celui de Mmee de Vauçay ; si le regard du spectateur se presse trop, à peine croira-t-il que ces deux ouvrages sont dus à la même main. C’est bien cependant le même goût qui les a composés ; mais l’âge adoucit quelquefois l’inflexibilité des convictions premières. La lumière, on le voit, est toujours répandue en plein sur le visage : seulement en 1845 on lui permet de se montrer plus conciliante, la demi-teinte peut arrondir et noyer dans l’air qui les entoure ces lignes d’une pureté toujours idéale dont, quarante ans avant, le dessinateur eût découpé, sur un fond systématiquement monochrome, le contour un peu sec et les ondulations résolument simplifiées. Ingres a fait plusieurs fois son portrait ; le premier le représente à l’âge de vingt-quatre ans : c’est celui qui appartient à M. Reiset et qu’on a mis en pendant à Mme de Vauçay. Le maître sentait fièrement lui-même le prix de cette œuvre de jeunesse, qu’il n’a peut-être jamais dépassée.

Delacroix est trop insuffisamment représenté à côté de Ingres pour qu’il y ait lieu d’établir entre deux artistes si différens un parallèle d’ailleurs bien inutile. Ne serait-il pas plus digne de leur mémoire de montrer par quelles qualités ils se ressemblèrent ? On sait que l’auteur de l’Homère déifié eût été incapable d’atténuer l’expression de ses antipathies, aussi bien que celle de ses admirations ; or ce n’était pas précisément ce dernier sentiment que lui inspiraient les œuvres de l’auteur du Massacre de Chio. Un jour que Ingres se laissait aller à une de ces sorties furieuses, souvent provoquées par le nom seul de celui qu’on appelait son rival : « Eh bien ! monsieur, osa lui dire son interlocuteur, vous êtes injuste, car Delacroix vous ressemble plus que vous ne voudriez le croire ;… vous et lui, en somme, vous avez eu, avec vos tendances si opposées, le même guide et le même amour. Tous deux vous avez été les adorateurs de l’idéal, et sur cet autel, qu’entourent aujourd’hui des fidèles si peu nombreux, vos mains peuvent s’unir et devraient se serrer. » Le vieux maître se tut un instant, puis il dit : « Je ne l’aurais jamais cru, mais vous avez raison. » Dans cette âme si éprise de la vérité, la passion savait se taire devant la justice.

A quelque point de vue qu’elle se place, et sans tenir compte de l’influence immense exercée par Delacroix sur l’art contemporain, la critique ne saurait refuser à cet audacieux novateur la part d’éloge que certaines impuissances ne peuvent lui enlever. Il n’était