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I

Ce qui a contribué à épaissir les ténèbres autour de la question albigeoise, c’est qu’au temps des grandes controverses entre les catholiques et les protestans la passion théologiques s’en mêla. Les réformés, qui pouvaient se rattacher facilement aux vaudois ou pauvres de Lyon, cherchèrent à ranger aussi les albigeois parmi leurs ancêtres spirituels, et se laissèrent trop souvent entraîner à effacer ou du moins à émousser ce qu’il y avait de plus saillant, de plus original dans la secte disparue. De leur côté, les docteurs catholiques, mus par le désir d’atténuer l’horreur du traitement infligé par leur église à ces malheureux, inclinèrent à exagérer les côtés odieux du système religieux des cathares, et tandis que, d’après les premiers, les albigeois auraient presque pu passer pour des calvinistes anticipés, d’après les autres ils n’auraient été qu’un débris répugnant dû vieux manichéisme, une société des plus dangereuses, des plus corrompues, dont la destruction à outrance aurait été une grande mesuré de salut public. Les uns et les autres se trompaient, comme on va le voir, et cependant, l’exagération des deux parts mise de côté, il y avait du vrai dans les deux appréciations.

Une autre circonstance fâcheuse, c’est qu’à l’exception d’un court rituel roman édité en 1852 par M. le professeur Cunitz de Strasbourg nous ne pouvons consulter aucun ouvrage écrit par un docteur albigeois de quelque autorité pour nous renseigner directement sur les croyances réelles de ses coreligionnaires. Nous sommes réduits aux descriptions des adversaires, de quelques apostats, et aux dépositions recueillies par les tribunaux de l’inquisition. les unes sont dénigrantes, les autres suspectes. Ce qu’il faut surtout craindre, quand on les consulte, c’est la tendance de ces juges où de ces historiens, également passionnés, à présenter comme des dogmes immédiats, comme des croyances positivement professées par les cathares, beaucoup d’excentricités ridicules ou repoussantes qui ne sont que des conséquences réelles ou prétendues des principes admis par eux. Rien de plus trompeur qu’une pareille méthode. Par exemple, du fait que l’état de mariage leur paraît inconciliable avec la perfection morale, leurs adversaires concluront que le catharisme autorise l’adultère et même innocente les dépravations les plus cyniques. Ce que les historiens orthodoxes imaginent sur ce thème, les juges-inquisiteurs sauront bien, moyennant la torture, le faire avouer à leurs victimes. Le grand mérite de M. Schmidt est d’avoir, à force de comparaisons minutieuses et de tact critique, réussi à démêler le vrai du faux dans ces épineuses procédures.