Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/541

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la plus grande puissance dans la société par une heureuse application des lois de la mécanique. Puisque la mécanique gouverne aujourd’hui le monde, demandons-lui quels sont les mécanismes les plus parfaits et les plus riches en force vive. Ne sont-ce pas ceux qui, une fois abandonnés à eux-mêmes, marchent par eux-mêmes le plus longtemps possible, et se rapprochent ainsi de l’irréalisable idéal : le mouvement perpétuel ? Pour arriver à cette perfection, il faut laisser chaque force se développer dans sa direction naturelle et propre, et n’exercer que la contrainte strictement nécessaire pour tourner le mouvement des parties au profit de l’ensemble. On obtiendra ainsi une plus grande intensité de force. Un mécanicien habile fait servir les obstacles mêmes à son but : il les respecte dans une certaine mesure, les laisse agir, puis, s’emparant de leur travail, par une combinaison ingénieuse il change en secours ce qui était une entrave, en puissance ce qui semblait une résistance. Ainsi doivent faire le jurisconsulte et le politique. L’idéal de la « mécanique sociale » nous apparaît déjà comme laissant aux individus la plus grande liberté possible ; nous prenons d’ailleurs ce mot de liberté en un sens physique, comme on dit que le mouvement d’un corps est libre lorsque ce corps peut se déplacer en toute direction.

Cette latitude laissée aux forces individuelles aurait pour résultat dans l’ordre social non-seulement une plus grande intensité, mais encore une plus grande variété d’effets, ou, comme disent les savans, une multiplication d’effets. Un rayon de lumière qui traverse un milieu de densité uniforme conserve lui-même une teinte uniforme ; mais, s’il se meut, se réfracte, se réfléchit à travers une variété de milieux, il s’épanouit et étale la diversité de ses nuances : le simple rayon est devenu un riche tableau, le point lumineux est devenu un monde. De même dans la société les rayons de lumière intellectuelle ont besoin d’un milieu varié : l’uniformité produit un état neutre et mort, la diversité et l’originalité engendrent les découvertes nouvelles, les applications nouvelles, et en un mot semblent multiplier les forces en multipliant leurs effets. Les Chinois, depuis une haute antiquité, ont fait des découvertes scientifiques dont les résultats auraient dû être innombrables, et pourtant, malgré l’invention du papier, de l’imprimerie et de la poudre, ils sont restés presqu’au même point : c’est que la lumière de la pensée a rencontré chez eux un milieu uniforme où elle n’a pu déployer le faisceau de ses conséquences et produire des changemens à l’infini. Quand l’Allemagne aura réussi à trouver son unité dans le despotisme militaire, on verra s’arrêter chez elle les effets variés de la science et de l’industrie : déjà ce résultat s’y fait sentir, et c’est là une loi de mécanique sociale trop oubliée par les nations éprises d’unité. Qu’est devenu cet individualisme dont les Germains se sont