Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/548

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Les partisans du fatalisme sont inexpugnables dans leur domaine ; seulement ce qui fait leur force fait aussi leur faiblesse ; y a-t-il un principe moins évident, une hypothèse plus problématique que celle-ci : — tout se réduit à des lois physiques, et la loi morale n’existe pas ? — Au moins existe-t-elle à l’état d’idée ; au moins avons-nous la notion du devoir et du droit : on peut même dire que l’humanité a jusqu’ici vécu de cette idée. Maintenant on nous affirme que c’est une chimère : à qui incombe la preuve d’une assertion aussi énorme ? N’est-ce pas à ceux qui la font ? Or on peut défier tous les métaphysiciens de l’Allemagne réunis de donner cette preuve. Ils ne nous empêcheront donc jamais de dépasser leur système naturaliste par l’idée d’un ordre supérieur et moral, et ils ne démontreront jamais qu’une telle notion est sans objet.

Cette idée du droit est si peu celle de la force qu’elle n’éclate nulle part avec plus d’énergie qu’en présence de la faiblesse. Si le droit est une puissance, il est la puissance des faibles comme des forts. Sans doute, par cela même qu’il est le droit, il doit être au besoin la force ; mais, fût-il seul, pour notre pensée il serait encore le droit, il serait encore tout entier. Le respect du droit est si peu la crainte d’une puissance « démesurément supérieure, » qu’il est le sentiment produit par l’idée même de l’égalité ; c’est la liberté s’arrêtant devant une liberté semblable à elle et annulant l’inégalité des forces par l’égalité des droits.

Il est fâcheux pour un système d’avoir toujours au-dessus de lui une idée qui le dépasse ; or, nous venons de le voir, quelque transformation qu’on fasse subir à la force fatale, la pensée humaine concevra toujours quelque chose qui serait, non plus fatalité, mais liberté ; non plus inégalité, mais égalité ; non plus force, mais droit. Ne doit-on pas déclarer incomplet un système qui ne peut jamais fournir autant que l’esprit peut concevoir ? — Il y a plus : ce système, par une sorte de contradiction intérieure, semble travailler sans cesse contre lui-même, et les conséquences dernières de l’hypothèse allemande se retournent contre elle. Le principe de toute cette théorie a été la négation de la liberté ; la négation de l’existence en est la conclusion. Cet immense univers voué à la douleur, qui ne s’agite et ne se développe que pour se convaincre lui-même de sa radicale absurdité, et qui cherche son salut dans son propre suicide, ne satisfait pas plus la raison que la volonté et la sensibilité ; il n’est pas plus rationnel qu’il n’est moral, et, s’il n’y a de réel que ce qui est rationnel, on se demande quelle réalité peut avoir un monde que M. de Hartmann déclare produit par « la bêtise absolue. »

Ainsi la liberté morale, qui, dans l’ordre social, fonde seule le droit, est seule capable, dans l’ordre métaphysique, de donner un sens à l’existence.