Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/624

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pour lui dire qu’il est un enfant barbare, et que la muse de M. Carducci se voile le visage afin de ne pas voir cette misérable issue de la révolution grecque.

Rome est naturellement le texte favori des effusions patriotiques de l’écrivain. Que les Mucius Scévola de la révolution succombent, il annonce au monde qu’une légion entière est derrière eux ; savans, guerriers, poètes, ouvriers, se donnent la main pour miner le Vatican. Que dans ses loisirs de lettré il descende à travers l’Apennin la vallée profonde du Tibre toscan, il jette au fleuve naissant des vœux et des malédictions pour les porter dans les murs de la ville éternelle. Que les héros de la cause romaine périssent les uns après les autres dans quelqu’une des folles aventures qu’ils ont courues avant 1870, il console leurs mères qui les ont vus partir à l’appel du vieux chef et ont dû renoncer à la joie de préparer leurs noces. A chaque défaite nouvelle, nouveaux sermens de continuer l’entreprise : Rome est toujours dans la perspective. Certes la guerre était insensée ; mais, si le poète est resté fidèle à la réalité, il y avait des âmes généreuses, des cœurs désintéressés au milieu de ces bandes qui compromettaient l’indépendance conquise pour achever une œuvre douteuse devant laquelle les sages reculaient. On peut croire que l’écrivain rend assez exactement l’émotion qui s’emparait des Italiens au moment d’une entreprise nouvelle, et l’abattement mêlé d’un peu de honte qui succédait à l’échec. Si sbrighino ! s’écriait le vieux Niccolini, vadano a Roma ! « Qu’ils se dépêchent ! qu’ils aillent à Rome ! » A tort ou à raison, les politiques eux-mêmes étaient un peu complices des enthousiastes qu’ils étaient obligés de réprimer ; ils attendaient une surprise et espéraient du hasard une solution : ils l’ont eue. Voici une des pages où l’auteur célèbre un de ses héros, Odoardo Corazzini, mort des blessures reçues dans la campagne de 1867.


« Dans l’atmosphère pleine de soleil et dans la riante enceinte de tes montagnes, je ne te verrai donc plus, mon doux ami, comme aux jours sereins d’autrefois ?

« Je te suivais à travers le sentier alpestre, et ton fusil, de ses coups assurés, frappait de temps en temps le silence des vallons déserts.

« Je chantais la grande et noble Rome sur la rive du fleuve fameux dans l’univers, et le chien, aboyant aux plumes qui tombaient, rompait mon vers par le milieu ;

« Ou bien, pour t’avertir, il sortait impatient du sombre maquis. Aujourd’hui il gratte la terre sur ta fosse récente, et il pleure aux rayons de la lune.

« Tristes sont les monts ; mais avril avec sa couleur rosée reviendra