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sur le développement des lettres italiennes, sur Dante, sur Politien, sur la musique et sur les compositions chantées au XIVe siècle, des lumières pour se rendre compte de ses opinions : on y trouverait surtout que le poète dit ce qu’il pense, le critique ce qu’il sait, et que ce sont comme deux parts distinctes, l’une destinée à la popularité, l’autre au public lettré. Cette dernière partie des travaux de M. Carducci mérite l’estime par l’étendue de l’érudition et l’agrément du détail plutôt que par l’originalité des recherches ou la solidité des jugemens ; nous n’y insisterons pas.

De cette étude sur Enotrio Romano, puisque c’est ainsi désormais que veut être nommé M. Carducci, deux idées surtout semblent résulter. La poésie italienne, comme nous le disions en commençant, n’a pas renoncé à se produire sur le forum quand il n’y a plus de place pour elle au milieu des débats politiques d’un peuple libre. Elle monte à la tribune aux harangues, fait des professions de foi, prononce des discours de circonstance et fournit des armes à la colère, au lieu de se tenir en dehors de la mêlée et d’offrir un refuge aux esprits fatigués de la lutte. En second lieu, et ceci n’est pas le trait le moins inattendu pour les amis de la littérature italienne, on savait assez que les poètes de ce pays, quand ils se prenaient au sérieux, se guindaient volontiers comme sur un théâtre et ne se passaient pas de mise en scène ; aujourd’hui, s’il en faut juger par celui qui a su attirer l’attention publique, ils imitent certains airs fatidiques, certaines allures de pontifes et d’hiérophantes que nous connaissons bien et dont certains écrivains contemporains ont donné le ridicule exemple. Il y a de nos jours une sorte de culte du poète par lui-même : c’est un être de nature supérieure que nous devons tous admirer et croire. Ses caprices sont des lois respectables devant lesquelles le bon sens doit abdiquer et laisser la place à la foi pure et simple. Sa parole est une révélation ; elle est le verbe, et le verbe est divin, comme dans l’Évangile selon saint Jean, car il se sert à lui-même d’apôtre, et il se fait de sa chambre une petite Patmos. Que M. Carducci veuille bien écouter nos avis lorsqu’il en est temps encore : il peut rester un mortel bien doué des dons de poésie, faire de bonnes satires, des chants lyriques non sans nouveauté, pourvu qu’il s’arrête sur le chemin de l’apothéose. On commence par se dire un chêne, par se comparer à Dante et à Juvénal, on continue par des oracles, par des excommunications, on finit par se bâtir de petits temples avec de petits dithyrambes. La première condition pour se dire bon poète est d’être homme, d’être soi-même et de ne pas s’imposer un rôle.


LOUIS ETIENNE.