Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/660

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mécaniques, — d’ailleurs dessinateur habile, possédant à fond les principes de son art, connaissant sur le bout du doigt les proportions réglementaires de la figure humaine, appliquant sa science, presque sans effort, à toutes les attitudes et à tous les sujets. Cette année, sans descendre tout à fait de l’olympe, il daigne revenir à des dimensions plus modestes. La Vénus Astarté, se promenant sur les vagues et tordant ses cheveux roux au-dessus de sa tête de ses deux bras académiquement repliés, manque d’élégance et de finesse autant que de fermeté vraie ; elle ne manque pas d’une certaine majesté pesante qu’elle doit à sa correction et à sa froideur même.

Est-ce M. Puvis de Chavannes que nous allons saluer chef d’école ? Nous avons déjà dit ce que nous pensions de ce maître. En fait de grandeur, il ne le cède pas à M. Bin ; en fait de dessin, il est loin de l’égaler ; en fait d’invention et de composition, il se contente à peu de frais, et il prend trop volontiers ses intentions à peine ébauchées pour des réalités achevées. Il n’a ni la consciencieuse exactitude du fabricant honnête et laborieux, ni le génie et la conviction qui se plaisent à dominer les obstacles. Il ne semble s’être adonné à la grande peinture allégorique qu’afin d’échapper aux exigences d’une fidèle imitation de la nature. Pour se dispenser de donner un corps aux ombres étriquées qu’il promène à travers ses toiles, il les délaie dans un badigeon blafard où les formes s’évanouissent et s’éteignent. D’ailleurs le sentiment de l’action lui manque comme la précision de la forme ; les seuls sujets qui lui conviennent sont ceux où le mouvement languit, où la pensée s’endort et où l’imagination décorative prend le pas sur l’action dramatique.

Charles Martel sauve la chrétienté à la bataille de Poitiers. A en juger par ce titre, on s’attend à voir quelque magnifique mêlée, comme la bataille de Constantin contre Maxence, ou quelque majestueuse ordonnance triomphale, comme cet admirable dessin de Decamps qui représente la Prise de Jéricho. Vain espoir ! Ce n’est qu’une grande toile plate et brouillée, au milieu de laquelle le héros, bardé d’une armure cotonneuse, assis sur un cheval de carton qui s’écrase de son propre poids, lève son marteau vers le ciel d’un geste qui rappelle les cérémonies maçonniques ; derrière lui, ses chevaliers, pressés confusément, forment une masse lourde et pâteuse qui semble fondre à vue d’œil ; en face, un groupe étriqué de prélats et d’hommes d’église s’allonge en tranche au bord du cadre, trop restreint pour le contenir ; au premier plan, un autre groupe confus, raide et disgracieux, représente des prisonniers accroupis auxquels de maigres et charitables femmes offrent pieusement à boire. Non vraiment, ce n’est pas non plus M. de Chavannes qui relèvera la grande peinture en France.

Voici du moins un élève authentique d’une grande école : c’est