Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/674

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habile. Si ce tableau, comme on ne peut guère le nier, doit être considéré comme une erreur du goût, c’est tout au moins une de ces erreurs qu’il n’est pas donné à tout le monde de commettre.

Maintenant comment se fait-il que la Femme au perroquet, de M. Courbet, nous revienne involontairement en mémoire ? Est-ce un pur caprice du souvenir ? Cela tient-il à cette longue chevelure rouge que la jeune fille écarte de ses deux mains et qui rappelle les boucles luxuriantes de la femme de M. Courbet ? Il faut attribuer cette réminiscence à des raisons plus sérieuses ; elle tient surtout à la manière dont les artistes modernes comprennent la nudité féminine. Pour eux, et c’est là un des côtés par où ils sont plus bourgeois qu’ils ne le pensent, le corps nu est toujours plus ou moins le modèle déshabillé. Le seul idéal corporel auquel ils s’élèvent est celui d’un bel animal, d’un joli cheval de sang souple et bien harnaché. Qu’ils peignent la femme nue, qu’ils la peignent habillée, ils ne l’envisagent guère qu’au point ne vue pittoresque ; les uns se plaisent à étudier les finesses de la couleur, le grain de la peau, l’éclat du teint ; les autres s’arrêtent à la robe, au manteau, à la coiffure ; ils se perdent dans les rubans, dans les fourrures et dans les dentelles, fort peu se donnent la peine d’atteindre le type lui-même. Les portraits de femme les plus achevés ne sont plus que des études brillantes auxquelles le modèle a servi de motif. Le badaud qui les voit s’extasie en passant, mais l’art sérieux n’y trouve pas son compte.

M. Carolus Duran est passé maître en cette manière, pour ainsi dire animale, de traiter la figure humaine, même dans ses échantillons les plus parfaits. Son portrait de Mme de *** est la merveille du genre. Malgré un certain air de douairière, qui ne convenait pas à l’éternelle jeunesse du modèle, on y reconnaît bien la distinction de race, la beauté de choix, la femme dont c’est la préoccupation d’être belle, et qui se considère elle-même comme un objet d’art animé. Les traits sont composés et dédaigneux, l’air de tête un peu théâtral, comme il sied à un tableau vivant qui a conscience de sa dignité. La facture est admirable, surtout celle des mains, des épaules, et celle de ce corsage noir semé d’étoiles de diamans sous lequel se dessine une taille élégante et fière. C’est bien là ce mélange accompli de la grande actrice et de la grande dame, de la divinité et de la bête de prix, qui est devenu depuis quelques années l’idéal du beau monde. Les talens se trouvent toujours à point nommé pour exprimer les idées de leur temps, et M. Duran, qui débutait, il y a quelques années, d’après des modèles plus vulgaires, par d’autres portraits d’un style analogue, quoique moins raffiné, est bien le peintre qui convient à ce genre de perfection féminine. Du reste, l’excellent portrait de petite fille qu’il expose à côté est conçu dans