Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/707

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M. Thiers, qui n’est jamais à court de riposte, répondait à son interlocuteur qu’il n’aurait pas de majorité, lui non plus, s’il triomphait, qu’il s’exposait à être de son côté le protégé de quelqu’un, — « le protégé de l’empire ! » Une année s’est écoulée depuis cette mémorable lutte qui se dénouait par la victoire des coalisés du 24 mai 1873, et M. le duc de Broglie à dû plus d’une fois se souvenir de ces paroles, de celles qu’il prononçait lui-même et de celles que M. Thiers lui adressait, quand il s’est trouvé, aux prises avec toutes les difficultés pratiques du gouvernement dont il a été le premier ministre, qu’il a voulu essayer d’organiser.

M. le duc de Broglie a espéré être plus heureux avec ses terribles alliés d’une autre sorte, chevau-légers ou bonapartistes ; il a cru qu’à force d’habileté il réussirait à les contenir, à les gagner ou à déjouer leur mauvais vouloir, et il s’est trompé. Il n’a réussi qu’à les enhardir, à leur donner des gages en s’affaiblissant lui-même, en affaiblissant le gouvernement qu’il représentait, et le jour où il s’est décidé à secouer le joug de ces dangereux alliés, le jour où, pressé par la nécessité, il a voulu à son tour faire quelque chose, il à échoué comme M. Thiers. Il a été vaincu, quant à lui, par ceux-là mêmes qu’il avait trop ménagés, dont il avait payé trop cher le concours, et tout ce qu’on peut dire, c’est que ce jour-là du moins il est tombé sans marchander, déchirant l’équivoque, relevant avec fierté le défi qu’on lui lançait. Il est tombé sur la brèche, pour avoir voulu dégager la parole du gouvernement et de l’assemblée, également liés par la promesse d’organiser le régime créé le 20 novembre 1873. Rien de mieux pour l’honneur ministériel de M. le duc de Broglie ; seulement à quoi aura servi cette année qui s’achève ? Le ministère est tombé, laissant les dernières chances monarchiques perdues, la confusion aggravée dans l’assemblée, le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon tout aussi peu organisé qu’il l’était, les esprits un peu plus incertains, et le bonapartisme refleurissant par cette élection de la Nièvre, qui n’est pas un trait de lumière moins saisissant que l’élection radicale de Paris au mois de mai 1873. C’est là en définitive la moralité politique de cette crise qui vient d’éclater et de se dénouer en quelques jours.

Cette crise était, à vrai dire, dans la nature des choses. Qu’elle se soit produite au dernier moment sous le prétexte d’un incident d’ordre du jour, peu importe ; le conflit était dans la situation. Il est bien clair maintenant que le vote du 20 novembre sur l’institution du gouvernement septennal n’était qu’un grand malentendu. Depuis le premier moment, la lutte n’a cessé d’exister entre ceux qui, prenant au sérieux le vote de l’assemblée, se sont proposé l’organisation d’un régime destiné à donner sept années de trêve au pays et ceux qui n’ont vu dans les pouvoirs confiés au maréchal de Mac-Mahon qu’un acte de déférence pour l’homme, un expédient de circonstance. L’erreur du ministère a