Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/728

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peut s’empêcher parfois de sourire en lisant dans Cicéron les éloges qu’il s’accorde à lui-même avec une fierté presque candide. Nous admirons à travers les siècles l’orateur qui a soutenu si souvent l’assaut des factions ; mais, tout près de nous, quels acteurs nouveaux de guerre civile ne pouvons-nous contempler, quelles luttes de la parole et de l’épée, quels triomphes chèrement achetés, quelles âmes robustes, saisies et comme garrottées par des dangers imprévus et formidables, et qui ont su conserver leur calme et leur force, quel sénat vraiment romain usant la fortune et lui arrachant la victoire !

Pendant cette lutte d’où dépendait le sort d’un continent et d’une race, on peut dire sans exagération que Charles Sumner fut l’âme de ce sénat. Tout reposa un moment sur les épaules de trois hommes : l’ironie du destin condamnait deux d’entre eux à des tâches pour lesquelles rien ne les avait préparés ; M. Seward, quand tout le sud était debout, se flattait encore de réprimer la révolte en trois mois ; M. Lincoln, d’humeur si paisible et si compatissante, se vit bientôt entouré d’armées comme un César et contraint d’ordonner les plus terribles sacrifices humains. Seward représentait l’Union au dehors, la défendait contre l’Europe incrédule ou contre des ennemis tout prêts à se déclarer ; Lincoln en était l’image domestique pour ainsi dire, il la personnifiait aux yeux du peuple ; familier avec les moindres ressorts de la politique américaine, il sut, bien qu’il eût été amené au pouvoir par un parti, rattacher à lui tous ceux qui pouvaient servir la cause nationale. Sumner s’était réservé l’action législative ; il tournait contre le sud non pas seulement des armées, mais des lois ; mais, pour bien comprendre la grandeur du rôle que la guerre civile lui attribua à cette époque, il faut retourner en arrière, raconter ses premières luttes, ses longs et patiens efforts contre l’oligarchie des maîtres d’esclaves.


I

Charles Sumner est né à Boston le 6 janvier 1811 ; son père, Charles Pinkney Sumner, avait été shérif dans la capitale du Massachusetts ; sa mère était la fille d’un riche fermier de Hanover ; son grand-père, le major Sumner, avait servi dans l’armée révolutionnaire. Il sortait, comme on voit, de la souche de la vieille Angleterre, il respira dès l’enfance l’atmosphère de la ville qu’on a quelquefois appelée la nouvelle Athènes ; il y acheva ses études classiques et y commença l’étude du droit sous la direction du célèbre juge Story, qui devint et resta toujours, son ami. Simple étudiant, il