Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/777

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Point de masques dans les rues ce jour-là, on fit cesser les violons chez les traiteurs et dans les cabarets [1]. De retour à Versailles avec toute la cour le lendemain de la mort d’Henriette, Louis XV avait voulu être seul ; il avait chassé deux fois, mais sans parler, sans rien voir ni regarder. Le mercredi des cendres, le dauphin et les princes du sang, puis Victoire, Sophie et Louise avec les princesses du sang, vinrent jeter de l’eau bénite. Seule Adélaïde ne parut pas ; on avait craint, non sans raison, l’effet de ce spectacle sur son esprit, alors entièrement exalté par la douleur. Le jeudi, à sept heures du soir, un nombreux cortège précédé de gens à cheval, entouré de pages et de valets qui tenaient des flambeaux, porta le cœur d’Henriette à l’abbaye du Val-de-Grâce. Le corps fut descendu le samedi dans les caveaux de Saint-Denis. Le convoi partit des Tuileries, passa par les rues Saint-Honoré et de la Ferronnerie, par la rue et le faubourg Saint-Denis, au milieu d’une grande affluence de peuple et de carrosses sur tout le parcours. Treize mille flambeaux avaient été distribués aux personnes de la suite. On pense bien que tous les pages, valets et gardes n’avaient pas l’âme en peine sous leur livrée de deuil. Point de grande cérémonie funèbre au dernier siècle, surtout dans les dernières années, où la valetaille n’ait affiché une impudeur, un cynisme révoltant, signe manifeste d’une profonde démoralisation. Des mousquetaires se comportèrent d’une façon indécente, jetèrent au milieu de la foule des torches allumées et brûlèrent quelques perruques ; il y eut plusieurs scènes tumultueuses. Cette princesse de vingt-quatre ans eut plus de courtisans à l’abbaye de Saint-Denis qu’au palais de Versailles. Beaucoup affectèrent devant le roi une douleur qu’ils étaient loin d’éprouver. Il y eut foule autour du catafalque ; à la vérité, celui-ci était d’une extrême galanterie, en blanc, couleur de rose et céladon.

Louis XV reporta toute son affection sur Adélaïde : elle eut le fameux appartement de la comtesse de Toulouse, avec l’escalier dérobé ; plus tard elle habita dans l’appartement même du roi. « Il paraît ne vouloir plus faire sa société que de sa famille, en patriarche et en bonhomme, » écrit Argenson. La cour était en deuil ; la mélancolie habituelle du monarque était devenue affreuse. Il avait beaucoup de goût pour la dauphine, aimait cette longue figure maigre où l’on ne distinguait que deux grands yeux d’une infinie douceur. Il causait avec ses enfans et se décidait par eux sur bien des choses. Naturellement c’était surtout l’aînée, Madame Adélaïde, qu’il consultait. Certes mieux, eût valu pour le roi de France se diriger d’après le vol ou le chant des oiseaux. Il connaissait au moins, lui, la géographie, s’il ignorait l’état actuel du monde et l’esprit du

  1. V. Barbier (V, 158 et suiv.), à qui nous empruntons tous ces détails si précis.