Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/939

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


même il vient de subir l’épreuve d’un vote de confiance qui lui a donné 50 voix de majorité ; mais il ne peut se faire illusion, il sait parfaitement qu’il ne se soutient qu’en évitant de se compromettre dans certaines questions, ou bien, s’il a comme hier une majorité en apparence considérable, c’est qu’il pouvait y avoir au bout d’une crise ministérielle une crise plus grave de gouvernement, c’est qu’il y avait aussi des raisons d’ordre public toujours délicates. Le ministère, dont l’orateur, M. de Fourtou, a su profiler habilement de la circonstance, le ministère est le dernier à ignorer que pendant quelques heures son existence n’a tenu qu’à un fil, ou, si l’on veut, à quelques mots de plus ou de moins dans un ordre du jour, qu’il a eu pour lui au scrutin des voix qu’il devait avoir contre lui, et que c’est tout simplement peut-être une affaire remise. L’assemblée, quant à elle, reste assurément la dépositaire de la souveraineté nationale, de la puissance constituante. Oui, certes, elle a le dépôt de la souveraineté, à la condition de ne pouvoir en user, de ne savoir que faire, et en définitive, c’est une condition fausse pour tout le monde, pour l’assemblée comme pour tout ministère, comme pour le chef de l’état lui-même.

C’est une situation où l’art des plus habiles consiste à vivre au jour le jour en sacrifiant les intérêts les plus élevés à des combinaisons du moment, en couvrant chaque nouveau conflit d’une équivoque nouvelle, en subordonnant l’action publique aux prétentions particulières. Malheureusement, à jouer ce jeu-là depuis un an, on n’a pas vu qu’on créait justement un péril auquel on ne croyait peut-être pas, qui s’est trouvé néanmoins assez sérieux pour réveiller des inquiétudes, sans parler des irritations. On a donné une importance factice au bonapartisme, qui n’aurait pu certainement par lui-même abuser un pays sur lequel il venait d’attirer la ruine et le démembrement, mais qui, plus que tout autre parti, avait intérêt à déplacer les responsabilités, qui ne pouvait que profiter des ménagemens, des concessions, des fautes ou des faiblesses de nature à compromettre l’autorité et le prestige du régime parlementaire. Lorsqu’on a renversé M. Thiers avec l’aide des voix bonapartistes, qui donc, si ce n’est l’empire, pouvait tirer avantage d’une alliance dont il a bien fallu payer le prix, ne fût-ce qu’en réprimant l’amertume des souvenirs et en se condamnant à ne rappeler que le moins possible le vote de déchéance ? Lorsqu’on ne cesse de décrier la république, de la représenter comme un régime impossible, meurtrier, incendiaire, lorsqu’on parle ainsi au camp royaliste, même après avoir perdu la chance de rétablir la monarchie, de qui fait-on les affaires, si ce n’est de l’empire ? Lorsqu’on ne trouve rien de mieux que de réhabiliter le bonapartisme dans ses procédés, dans ses moyens de gouvernement, est-ce qu’on ne risque pas de donner au pays la tentation de se souvenir des prospérités matérielles d’un temps dont on va soi-même recueillir les traditions les plus suspectes, les plus compro-