Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 5.djvu/203

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voyageur, ce ne sont pas des questions scientifiques. On en doit chercher la réponse dans les Guides, non l’attendre des délibérations solennelles d’un congrès européen. On pourrait répondre à la première de ces deux interrogations : quand on se trouve dans un milieu fanatique, il faut avant tout du jugement et du tact, comme il en faut dans toutes les circonstances difficiles de la vie; malheureusement cela ne s’acquiert pas. Tout cela n’est pas sérieux; heureusement ces programmes n’ont rien de définitif.

Outre les discussions scientifiques et la lecture des mémoires qui auront lieu dans les salles respectives de chacun des sept groupes susnommés, ces assises européennes des sciences géographiques comporteront une exposition de livres et de cartes. On y pourra prendre une idée peut-être plus favorable qu’on ne le pense communément de nos progrès. L’on verra combien les préjugés accrédités et habilement entretenus dans le public par des rivaux intéressés devront disparaître surtout à la vue des derniers spécimens de la cartographie française. Si l’exposition de Vienne a déjà prouvé que Justus Perthès de Gotha et les maisons de Vienne, de Londres et de Saint-Pétersbourg ne pouvaient disputer le premier rang à notre librairie géographique nationale pour l’importance de la production, le congrès de Paris permettra à quelques-unes d’entre elles, notamment aux éditeurs du grand Atlas de M. Vivien de Saint-Martin et de la carte de France de M. Ehrard, de faire classer ces œuvres nouvelles fort au-dessus des plus beaux spécimens allemands, russes ou anglais. Aucun de ces derniers ne pourra assurément soutenir la comparaison avec la carte de Suisse de l’Atlas Vivien, dont la gravure représente avec une désespérante perfection, qui rappelle à une échelle beaucoup plus réduite le célèbre travail du général Dufour, le relief du sol et la physionomie du pays : l’œil tour à tour plonge dans la profondeur des vallées, plane sur la cime des monts blanchis par les glaciers, et se repose dans les plaines ondulées des cantons du nord, sans que la lettre fine, nette et toujours lisible nuise à l’aspect pittoresque et à l’exactitude des lignes de construction ou aux hachures figurant les projections d’ombres et de lumières. Tout compte fait, l’éternel reproche qu’on nous adresse d’ignorer la géographie cesse d’être vrai aujourd’hui malgré sa banalité, et, si nous n’y sommes pas encore bien habiles, nous sommes du moins en passe de le devenir. Nous commençons à l’apprendre, à la savoir même un peu, et peut-être serons-nous bientôt en état de l’enseigner aux autres.


ERNEST DESJARDINS.