Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 10.djvu/706

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reusement on ne s’est point assez souvenu d’une chose, c’est qu’on ne faisait pas de ces campagnes pour se borner à des rapports ou à des discours, c’est qu’en politique il faut savoir ce qu’on veut, jusqu’où l’on peut aller, et si l’on nous permet cette expression, lorsqu’on lève le bras, il faut être sûr de pouvoir frapper sous peine de se livrer à une démonstration inutile. Déployer l’appareil des enquêtes, invoquer des témoignages, accumuler des documens, fort bien : au-delà quel résultat précis, positif, se promettait-on, où croyait-on pouvoir atteindre ? Provoquer une intervention de la justice, on ne le pouvait guère, il y avait eu déjà une instruction judiciaire abandonnée, une ordonnance de non-lieu fondée non certes sur l’innocence de l’empire, mais sur la difficulté de saisir un délit précis dans une organisation assez habilement combinée pour échapper à la loi. Proposer à l’assemblée comme conséquence de l’enquête un nouveau décret de déchéance contre l’empire, était-ce de la prudence politique ? Si le premier verdict rendu à Bordeaux le 1er mars 1871 avait besoin d’être rajeuni ou confirmé, c’est donc qu’il n’était ni suffisant ni définitif ! Un second vote laissait la porte ouverte à un troisième, sans compter que si, par des considérations de parti, l’unanimité, qui avait éclaté dans le scrutin de Bordeaux, n’était pas aussi complète aujourd’hui, la manifestation qu’on provoquait pouvait en être affaiblie. Que restait-il dès lors ? Une discussion nécessairement passionnée, peut-être violente, suivie tout au plus d’un ordre du jour qu’on serait obligé de combiner, c’est-à-dire d’atténuer, de façon à rallier le plus grand nombre de voix possible. De toute manière, et c’était la fatalité de l’enquête ainsi engagée, on devait aboutir ou à des actes qui pouvaient ressembler à un empiétement sur les droits indépendans de la justice, ou à une manifestation mal calculée, ou à un vote d’ordre du jour dénué de sanction.

Ce qu’on n’a pas vu dès l’origine, c’est que, s’il était moralement utile de démasquer le bonapartisme comme l’avait fait le préfet de police, M. Léon Renault, dans un premier rapport plein d’une fermeté habile et mesurée, le meilleur moyen de combattre l’empire, c’était de le remplacer, de lui opposer la souveraineté nationale organisée et fixée, d’assurer au pays des institutions protectrices, et de contraindre tous les partis à respecter ces institutions. A défaut de ce moyen tout politique et seul décisif, tout ce qu’on pouvait faire risquait de manquer d’efficacité, et le plus clair est que sans le vouloir on allait offrir au bonapartisme une occasion de se mettre en scène, de déployer son arrogance, de triompher de quelques erreurs ou de quelques particularités scabreuses, de chercher des diversions ou de profiter de l’imprévu qui pouvait se produire dans un débat irritant. Dans les conditions où elle a été poursuivie et où elle a été portée devant l’assemblée, cette enquête était donc une opération qui offrait autant de dangers que d’avantages, et ces dangers, qu’on ne prévoyait pas tous, ont éclaté presque aussitôt par