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de pareils emblèmes, tant l’emploi s’en offre naturellement à l’esprit.

L’écriture idéographique ne demeura donc pas longtemps une simple représentation iconographique ; elle forma bientôt un mélange d’images de significations très diverses, une suite de représentations prises tour à tour au sens propre et au sens tropique, d’emblèmes, de véritables énigmes dont l’intelligence demandait souvent une pénétration particulière. A cet état, l’écriture idéographique était un art difficile, parfois même un secret qui devait rester le privilège d’un petit nombre, de ceux qui l’emportaient par l’adresse de la main et par les lumières, conséquemment des prêtres ou des magiciens, des sorciers, qui en tiennent lieu chez les populations les plus barbares et les plus ignorantes. Le nom d’hiéroglyphes a donc été justement appliqué à ces systèmes graphiques. Dans le symbolisme qui y était étroitement lié se donnaient nécessairement rendez-vous toutes les sciences, toutes les croyances du peuple qui faisait usage de tels procédés. De là l’impossibilité de déchiffrer ces sortes d’écritures, si l’on ne s’est familiarisé avec les idées de ceux dont, elles émanent. On peut bien dans les hiéroglyphes égyptiens reconnaître du premier coup telle ou telle image, par exemple celle d’un homme qui est lié à un poteau, qui a les coudes attachés, qui fait une offrande ou porte une massue ; mais comment pourrait-on deviner que l’image d’un vautour traduit l’idée de maternité, si l’on ignorait que du temps des pharaons les Égyptiens supposaient que cette espèce d’oiseau ne renferme que des femelles pouvant produire sans le concours des mâles ? Comment attacherait-on le sens de fils à la figure d’une oie, si l’on ne savait que l’oie du Nil passait pour un modèle de piété filiale ? Comment la figure d’un épervier sur un perchoir suggérerait-elle l’idée de Dieu, si l’on n’était point informé que l’épervier était tenu pour l’emblème du soleil, le dieu par excellence ?

L’écriture figurative ne fut pas seulement tracée sur les rochers ou le tronc des arbres ; elle ne fut point uniquement employée à la composition de quelques courtes inscriptions ; elle servit, comme l’attestent les monumens de l’Égypte et de l’Amérique centrale, à décorer les édifices qu’elle faisait ainsi parler à la postérité ; mais il fallait pouvoir transporter partout où il était nécessaire ces images écrites. L’homme avait besoin d’emporter avec lui sa mnémonique ; il prépara des peaux, des étoffes, des substances légères et faciles à se procurer, sur lesquelles il grava, il peignit des successions de figures, et il eut de la sorte de véritables livres. La pensée put dès lors circuler ou se garder comme un trésor ; certaines tribus sauvages, pour la rendre plus expressive, allèrent jusqu’à, se servir de leur propre corps comme de papier, et chez diverses populations polynésiennes les dessins du tatouage, qui s’enrichissait à chaque