Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/138

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Assyriens. Un même caractère y compte quelquefois dix ou douze valeurs différentes. Sans doute les signes cunéiformes sont loin d’offrir tous une telle cacophonie ; mais chez la plupart on observe quelques-unes des transitions de l’idéogramme au son et réciproquement. Des métamorphoses nouvelles dans la valeur des signes s’opérèrent pareillement quand l’écriture passa aux Médo-Scythes ou Touraniens de la Médie, aux Alarodiens de l’Arménie, qui s’approprièrent de leur côté l’écriture cunéiforme et en reçurent conséquemment les caractères avec les sons que leur avaient prêtés ceux qui en faisaient usage avant eux. Bon nombre de groupes subirent ainsi un accroissement d’acceptions.

La comparaison des textes n’aurait pas suffi pour constater des mutations si multipliées ; on ne se serait pas reconnu dans un tel labyrinthe sans la découverte de guides qu’on ne pouvait pas dans le principe espérer. Je veux parler de ces tablettes de terre cuite qui se sont rencontrées dans les ruines du palais de Ninive et qui paraissent provenir de la bibliothèque de cette demeure royale. On y voit gravés de véritables tableaux de concordances graphiques, et le texte nous apprend que le roi assyrien Assourbanipal les avait fait exécuter pour l’usage des scribes ; elles n’étaient vraisemblablement que la répétition de documens analogues usités en Babylonie et dont M. George Smith a rapporté de son récent voyage un précieux fragment. Ces tablettes, appelées d’abord improprement syllabaires par les assyriologues, contiennent trois colonnes parallèles : celle du milieu donne le caractère cunéiforme à expliquer, celle de gauche en fournit la lecture phonétique, celle de droite en présente la signification rendue par le mot assyrien. L’examen de ces tablettes apporte la preuve que les caractères qui y sont expliqués n’appartenaient point dans le principe à la langue des Assyriens, qu’ils étaient pour ceux-ci de purs idéogrammes. En effet, la transcription phonétique de la colonne de gauche n’offre jamais de mots assyriens ; elle nous transporte dans un tout autre idiome, bien que la transcription effectuée syllabiquement soit parfaitement conforme aux valeurs phonétiques que l’étude des textes bilingues (assyrien et perse) a établies pour les caractères assyriens. Si l’on ne reconnaît pas là la langue de l’Assyrie, on en retrouve bien le syllabaire. La conclusion est que les Assyriens tenaient leur syllabaire du peuple dont l’idiome se trouve sur les tablettes d’Assourbanipal épelé à la colonne de gauche. Les signes inscrits à la colonne médiane montrent qu’en assyrien tel signe ou groupe pouvait avoir des valeurs diverses. Les tablettes enregistrent souvent des lectures différentes pour un même caractère et répondant chacune à une signification spéciale. Quelquefois, il est vrai, plusieurs sens sont attribués en assyrien à un seul et même idéogramme, quoique