Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/167

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développés, qui ne connaissent guère que des méthodes élémentaires, s’arrêtent de bonne heure dans la voie du progrès, car il faut que les besoins de l’homme s’étendent, se diversifient, se raffinent, pour que son invention s’aiguise et s’exerce. Cette remarque, soit dit en passant, nous fait comprendre pourquoi les animaux paraissent stationnaires dans leurs habitudes, que l’on a longtemps regardées, non comme le résultat de connaissances acquises et transmises par l’éducation, mais comme l’effet d’un instinct spontané, quoiqu’il suffise de les observer dans l’exercice de leur industrie pour se convaincre qu’ils y apportent de l’invention et de l’intelligence, qu’ils modifient certains petits détails de leurs procédés suivant la nécessité du moment. Les besoins des animaux étant, comme leurs facultés, beaucoup plus restreints que les nôtres, leur intelligence a promptement trouvé ses bornes, et il n’a pas fallu de bien nombreuses générations pour les amener au point où nous les observons aujourd’hui ; ils ne peuvent plus guère le dépasser, et c’est à tort que nous voyons là une preuve de la spontanéité de leurs aptitudes.

L’homme est arrivé déjà pour certaines choses à cette limite infranchissable, mais pour une foule d’autres il a encore une longue voie à parcourir. Comme la variété infinie des formes d’activité de notre être intellectuel et moral engendre sans cesse des besoins nouveaux, notre génie inventeur trouve sans cesse de nouveaux mobiles. La parole dans ses différens modes d’expression, l’écriture qui en est la manifestation visible, doivent, dans leur évolution, atteindre un terme final, un état au-delà duquel il ne sera plus possible d’avancer, de même qu’il viendra un temps où il ne nous sera plus permis de découvrir sur notre globe des contrées inconnues. Ces grandes inventions, fruits précoces et printaniers de notre intelligence, sont arrivées de bonne heure à se constituer avec ce qu’elles avaient de plus essentiel ; elles n’ont plus subi ensuite que de lentes modifications, qui ne sont que des améliorations de détails, des perfectionnemens secondaires, tenant plus aux instrumens employés qu’au fond même du procédé. L’écriture a déjà traversé les grandes phases de son existence ; il ne lui est plus possible d’opérer des métamorphoses aussi profondes que celles qui ont marqué le passage de l’idéogramme au syllabisme, du syllabisme à l’alphabétisme, et les faibles progrès qu’elle peut comporter encore semblent n’en devoir changer ni les élémens, ni le système.


ALFRED MAURY.