Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/174

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cet immense continent, ni même avec sa population présente ; mais il ne tient qu’à nous de prendre, dans les transactions, une place que l’Espagne affaiblie laisse inoccupée, et où la concurrence anglaise, toujours redoutable, est cependant moins pressante. Depuis la Nouvelle-Grenade jusqu’au Chili, nous sommes en progrès, presque partout nos chiffres ont doublé, et l’équilibre se maintient entre les deux opérations inverses, le départ et le retour. Notre situation est particulièrement favorable à la Plata ; pendant la période des traités, notre commerce avec cette république est monté de 57 millions à 230, c’est-à-dire qu’il aura bientôt quintuplé. En 1872, les chiffres ont été tout à coup doublés, grâce à une exportation de plus de 100 millions. L’empire du Brésil et ses vastes forêts ne nous offrent pas un débouché aussi sûr ; mais il n’y a déperdition réelle qu’à l’égard des possessions espagnoles, moins par notre faute que par celle des Espagnols eux-mêmes, qui se déchirent à Cuba. Ce coup d’œil jeté sur l’ensemble de notre commerce doit nous rassurer. Si, pressés de jouir, nous nous bornions au gain immédiat, assurément ces faibles moissons, récoltées çà et là dans le vaste champ du monde, pèseraient peu en comparaison de nos facultés et de nos appétits ; mais, si nous mesurons le progrès, du lendemain à celui de la veille, il semble que les résultats les plus minces soient des premières conquêtes, et que les rejetons vigoureux de notre commerce, inégalement répartis sur la surface du globe, peuvent en grandissant prendre racine dans ces terres où ils ne manquent ni d’espace ni d’aliment.

Cet espoir est-il justifié par la nature de nos ressources ? Nous avons d’abord un fonds qui s’est enrichi lentement par le travail des siècles, et que personne ne songe à nous contester : la terre. Les produits que la consommation réclame le plus impérieusement, comme le blé et la viande, ne cessent de traverser nos frontières, soit pour entrer, soit pour sortir, et changent de direction suivant l’état de la récolte. D’ailleurs l’intérêt du consommateur prime ici tous les autres, et l’ardeur de la demande force la main à la spéculation. Si indolent qu’on soit, quand il faut manger, on sait bien découvrir où sont les greniers pleins. Moins nécessaires à la vie, mais non moins recherchés, les produits de ferme, fruits, volailles, œufs, gibier, etc., prennent de plus en plus le chemin de la frontière. Rien de plus curieux que cette exportation au petit pied, qui remonte de village en village dans l’intérieur des terres. Les départemens du nord et les côtes de Normandie se sont fait depuis longtemps une clientèle en Angleterre. De Calais, Dunkerque, Dieppe, Fécamp, Honfleur, de petits voiliers se détachent tous les jours, bondés de bêtes à cornes, de poulets et de fromages. Le paysan en sabots, l’homme de la glèbe, tente la fortune du grand commerce ;