Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/204

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La congrégation me parut assez clair-semée. Un détail qui me frappa, c’est qu’elle comptait bien quatre femmes pour un homme. Serait-ce qu’en Angleterre le beau sexe a une préférence pour l’unitarisme ? ou bien le sexe fort ne renfermerait-il, comme chez les nations catholiques, que des orthodoxes et des indifférens ? Il ne faut pas se hâter de conclure, car dans les autres chapelles que j’ai visitées cette disproportion m’a paru s’effacer, et même, au sein des églises les plus avancées, se renverser en faveur de l’élément masculin. Vers onze heures, un orgue assez puissant se mit à ronfler, et le ministre ne tarda pas à gagner son pupitre. C’était un vrai type de ministre réformé, — chevelure bouclée et grisonnante, favoris cendrés encadrant une figure fine, taille haute et droite, drapée dans la robe noire à larges manches qui faisait ressortir la blancheur de son linge.

Après un instant de méditation intime, il annonça qu’il allait célébrer le dixième service de la liturgie unitaire. Je n’eus, pour me tenir au courant de la cérémonie, qu’à ouvrir un des petits volumes laissés sur les bancs à la disposition de chaque assistant. Ce formulaire, intitulé Book of common prayer for Christian worship, comprend dix services et de nombreuses prières, le tout plus ou moins calqué sur la liturgie de l’église anglicane, sauf dans tout ce qui comporterait une interprétation trinitaire ou même une signification dogmatique, comme le credo d’Anastase, le symbole des apôtres, etc. Cette liturgie est en vigueur dans deux cent vingt-neuf chapelles de la Grande-Bretagne.

Je ne m’étendrai pas sur les détails de la cérémonie, puisqu’elle est à peu de chose près une simple réduction de l’office anglican. La congrégation se levait et s’asseyait avec une régularité exemplaire aux momens indiqués dans le rituel ; mais elle ne me sembla se joindre que du bout des lèvres au chant des hymnes, exécuté d’ailleurs avec beaucoup d’ensemble par un chœur des mieux composés. Le sermon qui suivit avait pour objet de montrer qu’au dire même de la Bible le Christ s’était adressé non à l’intelligence, mais au cœur de l’homme, qu’il n’avait pas voulu enseigner une théologie ou une métaphysique nouvelle, mais qu’il avait simplement cherché à développer les sentimens de moralité et de charité inhérens à l’âme humaine. — C’était, comme on voit, une véritable apologie de la position prise par les unitaires actuels vis-à-vis des autres écoles chrétiennes. J’eus toutefois beaucoup de peine à suivre l’orateur dans le développement de cette thèse, soit qu’il parlât avec une volubilité exceptionnelle, soit que l’acoustique de la salle fût désorganisée par les vides de l’auditoire. La retraite du révérend Martineau a dû porter un coup sensible à cette congrégation, naguère la plus fréquentée des églises unitaires dans la capitale.