Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/227

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de son triomphe, ils auraient assisté à sa mélancolique déconfiture. Démocrates et catholiques se sont disputé avec acharnement le cadavre du tribun, comme jadis se battirent les Grecs et les Troyens autour du corps de Patrocle. Les démocrates sont restés les maîtres du champ de bataille ; ils avaient à leur disposition les plus robustes poumons de l’Irlande. L’Angleterre, à qui on voulait causer du chagrin, n’a pu s’empêcher de rire en voyant les conspirateurs se prendre aux cheveux, faire échange de quolibets et d’injures.

Compterons-nous au nombre des fêtes du mois d’août l’étrange conférence théologique ou, pour mieux dire, le concile d’hérétiques qui a été tenu ces jours-ci à Bonn sous la présidence de l’éminent docteur Döllinger ? En apparence, ce concile était une œuvre de paix ; on se proposait d’y établir une sorte d’union dogmatique entre toutes les églises orthodoxes détachées de Rome. Il paraît qu’on y a réussi, qu’on est parvenu, non sans peine, à rassembler deux cents têtes sous un bonnet, et c’est d’autant plus remarquable que ce bonnet est un bonnet de docteur. Chacun prend son plaisir où il le trouve ; au plus fort des ardeurs de la canicule, des théologiens, accourus du fond de l’Allemagne, de la Russie et de l’Angleterre, ont passé de longues journées à disputer sur la procession du Saint-Esprit. On à pu craindre que cette discussion ne tournât mal, qu’on ne finit par se manger le blanc des yeux. Un soir, tout semblait perdu, les théologiens de l’église grecque persistaient à soutenir que le Saint-Esprit ne procède que du père, que le comble de l’impiété est d’avancer, comme les Latins, qu’il procède et du père et du fils, patre filioque. De leur côté, les Latins prouvaient leur dire, s’obstinaient, se butaient, et déjà l’affreuse Discorde faisait siffler ses serpens. Heureusement dans la nuit qui suivit cet orageux débat, le docteur Döllinger eut une soudaine illumination. Il s’écria comme Archimède : J’ai trouvé ! — et le lendemain il annonçait aux pères du concile, à la fois étonnés et charmes, que le Saint-Esprit ne procède à la vérité que du père, mais qu’il en procède en passant par le fils. Cette ingénieuse solution réconcilia comme par un charme tous les cœurs aigris, elle fut votée avec enthousiasme, on s’embrassa, et on est parti de Bonn enchanté de l’heureux emploi qu’on y avait fait de son temps et en se promettant bien de recommencer en automne.

Cette petite agape théologique, qui a laissé de si bons souvenirs à tous les convives, a été beaucoup moins agréable à l’archevêque de Cologne, aux évêques de Mayence et de Munster, aussi bien qu’à leurs nombreuses ouailles. Aussi les ultramontains allemands des bords du Rhin se promettent de prendre leur revanche en célébrant à leur tour une cérémonie de leur goût, et, chose bizarre, en la célébrant en France. Ils se proposent de faire dans les premiers jours de septembre, un pèlerinage à Lourdes. Ils commenceraient par se rendre à Paris et par déposer un ex-voto dans la chapelle de Notre-Dame-des-Victoires. De quelles