Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/275

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appeler sans trop de sévérité du libertinage à un amour bourgeois, très respectable assurément, mais d’un prosaïque qui afflige. Si M. P. Mesnard constate « qu’il n’y a pas eu de roman » dans la jeunesse de Racine, il constate aussi, avec une grande délicatesse et une discrétion de touche vraiment charmante, mais très claire pour qui sait lire, qu’il y a eu encore moins de roman dans la seconde partie de la vie de notre poète. Sans doute, la bonne Mme Racine a été autant que qui que ce soit une mère de famille excellente et une ménagère modèle, sans doute il y a quelque injustice à lui en vouloir d’avoir été la femme de Racine, car ce n’est pas sa faute si celui-ci l’a choisie ; mais dans un siècle où il y a eu tant de femmes charmantes et exquises, chez lesquelles l’esprit et l’imagination n’excluaient pas la vertu [1], on ne peut s’empêcher d’éprouver quelque impatience à voir réduire le mariage à un terre-à-terre aussi peu divertissant que paraît l’avoir été l’intérieur de Racine dans sa période de sagesse et de conversion. Assurément nous avons lieu d’être las aujourd’hui d’une théorie qui fait du désordre l’accompagnement nécessaire du génie ; pourtant, outre que Racine, nous l’avons vu, n’est pas lui-même très innocent sur ce point, il est permis de penser qu’entre une vie échevelée où l’imagination domine seule et un intérieur d’où toute imagination a disparu, il y a quelque milieu. M. Mesnard rappelle le mot de La Rochefoucauld : « il y a de bons mariages, il n’y en a pas de délicieux, » et il ajoute malicieusement : « C’est évidemment parmi les bons mariages qu’il faut classer celui de Racine. » Il conjecture avec finesse qu’un ami comme Boileau a pu avoir « dans le plus vif de l’âme du poète une place absolument fermée à Mme Racine. » Quand on lit les lettres admirables de Racine et de Boileau, on est frappé de la vérité de cette conjecture ; mais franchement n’est-il pas étrange que, dans l’âme du plus tendre de nos poètes, ce soit Boileau qui représente la part de l’imagination et de la poésie ?

S’il y a quelque conclusion à tirer de ces différens faits, c’est que le domaine de l’imagination est tout autre que celui de la vie réelle, et que peut-être nulle part cette séparation n’a été aussi tranchée que chez Racine. Dans sa première jeunesse, dont il nous reste une correspondance, nous voyons de l’enjouement, de l’agrément, de la

  1. « Nous n’aurions pas exigé, dit M. Mesnard, que Racine eût épousé Mme de Sévigné ; mais on a quelque peine à comprendre qu’avec la plus parfaite union des cœurs il puisse exister une si infranchissable séparation des esprits. » Le matamore Scudéry, dont Racine et Boileau se sont tant moqués, avait su se choisir une femme aussi éminente par l’esprit que par le caractère, comme on le voit par ses lettres à Bussy. On rêverait volontiers pour Racine une compagne de ce genre, à la fois sérieuse et spirituelle.