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superstition en retournant sens devant derrière la démonologie de la veille. Parce que le moyen âge avait fait du doute le diable de sa mythologie et de la crédulité le principe du salut, le XIXe siècle décide que c’est la foi qui a seule empêché les hommes d’être intelligens, et qu’il suffit d’être incrédule pour arriver à la connaissance positive. »

Il se pourrait bien encore que le même railleur ne ménageât pas davantage notre axiome favori : que le développement des peuples et celui de l’humanité sont identiques à la série des âges que traverse l’individu. Les phases successives de la civilisation ressemblent sans doute aux divers états moraux que nous parcourons tous en avançant dans la vie ; mais se représenter ces phases comme une conséquence des seules causes qui transforment l’enfant en un adulte et l’adulte en un vieillard, c’est raisonner fort imprudemment. Et tout d’abord c’est expliquer ce qui se produit dans les sociétés en supposant qu’elles ne sont pas des sociétés ; car, au bout du compte, ce qui distingue une nation, c’est qu’elle est, non pas une seule personne, mais une collection de personnes différentes, une collection même de groupes distincts plus ou moins permanens, et que, par le conflit de ces groupes comme par celui des mille tendances individuelles, il s’y enfante une sagesse impersonnelle, une morale publique, un système de vie enfin que nul n’avait ni voulu ni conçu, et dont les facteurs ne se trouvent réunis chez aucun être particulier. Ajoutons à cela qu’en assimilant les âges des sociétés et les âges physiques, on suppose implicitement que le progrès intellectuel de l’individu ne vient que de lui comme sa croissance physique, et que les institutions, les mœurs, les réprobations publiques sont simplement la réalisation des idées qu’une ou plusieurs personnes avaient pu d’abord se faire par elles-mêmes du juste et du nécessaire. Or tout cela est loin d’être conforme à l’expérience. Ce que les faits attestent au contraire, c’est que d’une génération à l’autre les hommes deviennent plus intelligens en voyant et sentant autour d’eux de nouveaux rapports qui ne se sont créés que par la défaite des intentions injustes et des pensées inintelligentes. Il y a même tout lieu de croire que, si l’individu dans le cours d’une vie parvient à dépasser son égoïsme, c’est seulement grâce à cette sagesse publique.

D’ailleurs que signifie-t-il de nous dire que nos pères croyaient sans penser comme fait l’enfant, et que nous pensons par nous-mêmes comme fait l’homme mûr ? Penser par soi n’est pas tout ; il y a aussi à considérer la valeur des manières de penser. On ne connaît pas la biographie d’un personnage en sachant seulement qu’il a été enfant, adolescent et homme mûr, comme l’avaient été son père, ses voisins et les pères de ses voisins. On ne connaît pas davantage la