Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/309

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chrétienne, et la cause des divers âges qu’ils ont dû traverser ne doit être cherchée que dans la nature informe et vivace qu’ils portaient en eux ; mais à tous les momens de leur croissance ils n’ont pas été abandonnés à eux seuls : les résultats de deux civilisations antérieures étaient là tout autour d’eux pour forcer leurs instincts et leur imagination à s’exercer d’une façon particulière, et ce qu’ils avaient ainsi reçu par leurs sens et leur imagination a passé peu à peu dans leur intelligence.

En quoi consiste ce que j’appelle ici la tradition juive, il est difficile de le préciser, d’autant plus difficile qu’il s’agit d’un sentiment qui jusqu’ici n’est pas arrivé à se connaître entièrement. — Pourtant, si nous repassons notre histoire en regardant surtout à ce qui lui donne sa physionomie propre, nous n’aurons pas de peine au moins à y discerner une tradition qui d’abord n’est qu’une influence externe pesant sur des populations incultes, mais qui tend à pénétrer au sein de leur être et à s’y traduire par un sentiment de plus en plus déterminé. Quand la Bible enseignait aux barbares et aux païens à peine convertis que la souffrance et le mal ont leur source, non point dans des choses malfaisantes, mais dans un vice originel que la race d’Adam porte en elle-même, — quand après l’Ancien-Testament l’Évangile avait défini ce principe intérieur du mal en annonçant que c’est le mauvais esprit qui voue l’homme aux mauvaises pensées, — quand plus tard Luther avait dit que le péché ne réside pas dans des actes ni dans un abus de la liberté, qu’il consiste dans une impuissance innée de la volonté, et que cette impuissance n’est guérie que par une foi qui ne dépend pas de nous, — quand, presque de nos jours, Kant et Fichte ont affirmé que ce n’était pas la nature des choses sensibles qui pouvait expliquer nos idées et nos volontés, que tout au contraire c’était la nature de notre être pensant qui nous imposait nos manières de concevoir, d’évaluer et même de percevoir les choses, — dans toutes ces déclarations, dis-je, on reconnaît l’expression plus ou moins nette d’une même intuition qui remonte au judaïsme et qui est en contradiction, non pas seulement avec telle ou telle opinion de l’antiquité gréco-romaine, mais avec l’essence même de l’esprit païen. A l’envisager dans tout son parcours, l’esprit païen était constamment parti de la conviction que les pensées et les volontés des hommes étaient purement l’effet des forces inhérentes aux choses extérieures. Renversons cette conviction-là, mettons le non à la place du oui, et nous aurons juste le sentiment qui s’est montré dans notre passé, et qui menace de disparaître en ce moment ; cette donnée, évidemment venue de la Judée, c’est la tendance à regarder au dedans et à sentir que nos conceptions et nos décisions