Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/432

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R. P. Marquigny, mais se sont-ils bien rendu compte de ce qu’était cet ancien régime industriel qu’ils se proposent de rétablir ? Ont-ils quelque idée des conditions dans lesquelles ce régime avait pris naissance et s’était développé ? Et d’abord en quoi consistait la corporation ? C’était une association, ou plutôt une coalition d’artisans ou de marchands qui s’étaient attribué ou avaient obtenu à prix d’argent le privilège, nous dirions aujourd’hui la propriété d’une branche de travail. La corporation des maîtres boulangers possédait l’industrie de la boulangerie, celle des drapiers était propriétaire de l’industrie de la draperie, et nul, hormis les maîtres faisant partie de la corporation, ne pouvait pétrir du pain ou fabriquer du drap dans l’enceinte de la cité. Mais qu’aurait valu ce privilège, s’il n’avait pas été corroboré par l’impossibilité d’introduire sur ce marché approprié du pain ou du drap fabriqué au dehors ? Il fallait donc non-seulement que chaque industrie incorporée se protégeât contre les empiétemens de ses voisins, que les boulangers défendissent aux pâtissiers de faire du pain, et que les pâtissiers, à leur tour, interdissent aux boulangers la confection des brioches, que les cordonniers surveillassent les empiétemens des savetiers, et les drapiers ceux des chaussetiers, mais encore que tous se réunissent pour entourer leur marché d’une muraille assez haute pour que ni pains, ni brioches, ni hauts-de-chausses, ni souliers, ne pussent passer par-dessus. Il est vrai qu’en ce bon vieux temps les routes n’étaient ni bien commodes ni bien sûres. Il est vrai aussi que les seigneurs châtelains, embusqués dans leurs donjons, tenaient lieu de douaniers en faisant payer aux marchands trop aventureux des droits et redevances dont leur bon plaisir fixait le taux. Voilà les conditions principales sans parler de bien d’autres dans lesquelles il faudrait replacer la société avant de songer à rétablir les corporations. Il faudrait démolir les chemins de fer et relever les donjons ! Ni M. de Mun ni le R. P. Marquigny ne reculeraient, sans aucun doute, devant ces travaux préparatoires ; mais que diraient les actionnaires des chemins de fer ? et les marchands et les gendarmes ? Ah 1 il n’est pas si facile qu’on le croit de refaire la société, fût-ce avec les intentions les plus pieuses, et nous avons bien peur que les quatre-vingts ans dont parlait M. de Mun ne puissent y suffire.

Nous ne nous étonnerons pas cependant que M. de Mun et le R. P. Marquigny entreprennent une pareille tâche. Puisque l’église ne veut pas s’accommoder de la société moderne, n’est-ii pas naturel qu’elle songe à refaire la société ancienne et à ressusciter ce moyen âge qui, toujours au dire de M. de Mun, « fut le temps de la plus grande gloire de la France ? » Seulement on peut se demander