Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/458

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rigoureusement secrètes pendant longtemps, et ce n’est qu’au printemps de l’année suivante que M. de Bismarck trouva à propos de leur donner une publicité narquoise en réponse au discours du ministre d’état sur les trois tronçons. Jusque-là M. Benedetti les avait ignorées comme le reste des mortels, mais il s’était montré plus clairvoyant envers un autre événement des plus graves, contemporain de ces conventions conclues avec le sud, et il reconnut dès l’origine la portée omineuse de la mission du général Manteuffel à Saint-Pétersbourg au mois d’août 1866. Il faut bien ne point l’oublier, au fond de la « politique nouvelle » que dans ce mois on se flattait aux Tuileries d’inaugurer par une entente cordiale avec la cour de Berlin, s’agitait un problème russe. La monarchie de Brandebourg, « rendue assez indépendante et assez compacte pour se détacher de ses traditions, libre désormais de toute solidarité, » se déciderait-elle à rompre ses liens séculaires et jamais encore relâchés avec l’empire des tsars ? Là était la vraie et vitale question de l’avenir. « Il faut à la Prusse l’alliance d’une grande puissance, » ne cessait de répéter à cette époque le ministre de Guillaume Ier ; or, comme l’Autriche était anéantie et que l’Angleterre s’était depuis longtemps condamnée au veuvage, il ne restait que la France et la Russie, entre lesquelles l’heureux vainqueur de Sadowa avait alors la situation du don Juan de Mozart, entre dona Anna et dona Elvira. Surprise dans les ténèbres, abusée dans un moment de malentendu déplorable, la fière et passionnée dona Anna lançait parfois des airs de bravoure et de venganza, plus souvent, hélas ! aussi des regards encore tout embrasés de la dernière étreinte et qui trahissaient la flamme secrète, qui disaient même très clairement qu’on ne demanderait pas mieux que de pardonner, de faire plus, pourvu qu’il y eût réparation, pourvu qu’un mariage s’ensuivît, ne fût-ce qu’un mariage clandestin. La Russie, c’était la dona Elvira, l’ancienne, la légitime, quelque peu dépitée d’une négligence récente, très gravement lésée même dans ses intérêts de famille, mais toujours aimante, toujours fascinée, et n’attendant qu’une parole douce pour tout oublier et se jeter dans les bras du volage. Nous ne parlerons que pour mémoire de la Zerline, de l’Italie, accorte et sémillante soubrette se faufilant partout, éprise, elle aussi, la pauvrette, du séducteur irrésistible et traitée souvent bien cavalièrement, heureuse néanmoins d’être pincée à la dérobée et de se dire « protégée par un aussi grand seigneur… »

Telle étant la situation dans ce mois décisif, l’ambassadeur de France près la cour de Berlin éprouva une secousse violente en apprenant un jour le départ subit pour Saint-Pétersbourg de M. de Manteuffel, du général-diplomate, plus diplomate que général, le confident par excellence du roi Guillaume, et de tout temps l’homme