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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 septembre 1875.

C’est le caractère et l’inconvénient des époques troublées et confuses comme celle où nous vivons : il y a dans ce monde politique si lent à reprendre son équilibre bien des nuances d’anarchie, et la plus dangereuse n’est même pas toujours celle qui se produit sous la forme la plus criante. Que le radicalisme impatient de domination se remue, essaie d’agiter le pays et déploie ses programmes révolutionnaires, on est fixé d’avance sur son esprit et sur ses œuvres, on sait ce qu’il est, ce qu’il veut, ce qu’il ferait de la France et de cette république dont il invoque sans cesse le nom. Il ne trompe ni l’opinion, ni les intérêts, qui savent par expérience ce qu’ils peuvent attendre de lui. Il y a, nous osons le dire, une autre anarchie plus redoutable encore peut-être, parce qu’elle est moins saisissable au premier abord et qu’elle se déguise même parfois sous des dehors conservateurs. Celle-ci est infiniment plus répandue qu’on ne le croit, surtout depuis quelques années ; elle s’insinue partout à la faveur de l’incertitude des choses ; elle atteint l’essence de tout ordre régulier, elle passe facilement des idées dans les actions, et on ne s’aperçoit des progrès de cet autre genre d’anarchie que le jour où un incident révèle tout à coup la gravité du mal. Cet incident révélateur, c’est ce qui vient d’arriver d’une manière imprévue, au milieu de la paix des vacances, par cette manifestation d’un des principaux chefs de la marine française qui a provoqué la juste sévérité du gouvernement.

Certes personne ne pensait à pareille aventure. Il était bien facile à M. le vice-amiral de La Roncière Le Noury, commandant de l’escadre d’évolution de la Méditerranée, de se tenir tranquille sur son navire, de ne point se mettre en correspondance avec les organisateurs d’un banquet impérialiste d’Évreux, de rester en un mot tout entier aux soins de sa flotte, à l’instruction de ses officiers et de ses équipages ; il s’est laissé emporter, lui aussi, par le démon de la politique qui lui