Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/564

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sérieux. La comparaison des crues qui ont eu lieu dans notre siècle nous révèle un autre fait non moins digne d’attention : c’est une intensité également croissante ; en ne tenant compte que de celles qui ont amené des désastres, nous en trouvons quatre qui se suivent en augmentant chaque fois de hauteur et de puissance dévastatrice. La première, celle du 12 mai 1827, dépassait 6 mètres à l’étiage du pont de Toulouse. Le souvenir des ravages qu’elle causa dans le quartier de Tounis et de l’héroïsme que montra en cette occasion le maire, M. de Montbel, n’est pas encore effacé de la mémoire des habitans. Celle du 30 mai 1835 atteignait environ 7 mètres ; en 1855, l’eau monta à 7m,20. Les riverains de la Garonne ne pensaient pas que cette crue pût être dépassée, et nous avons vu combien cette croyance, devenue un article de foi, leur a été funeste. Cette crue fut cependant dépassée de 2m,50 par celle de 1875, la plus formidable de toutes celles qui aient été consignées dans nos annales, à en juger par la hauteur des eaux aux ponts de Toulouse et d’Agen ainsi que par les dévastations accomplies sur les deux rives. Ces grandes inondations tombent d’ordinaire en mai et en juin, fait qui s’explique du reste de la façon la plus simple par la fonte des neiges des Pyrénées, qui coïncide fatalement avec les premières pluies chaudes du printemps ou de l’été.

Cette intensité toujours croissante des crues a été attribuée d’un accord unanime au déboisement des montagnes, déboisement qui est allé toujours en grandissant malgré les tardives et souvent impuissantes mesures prises par l’administration des forêts. Le mal trouvé, le remède se présentait de lui-même : reboiser les montagnes et notamment les pentes abruptes des Pyrénées, d’où s’élancent les torrens qui en quelques heures jettent dans la Garonne des masses d’eau diluviennes. Ce cri est aujourd’hui à l’ordre du jour parmi les populations du sud-ouest, peu au courant d’ailleurs des difficultés, on pourrait peut-être dire des impossibilités d’une telle entreprise. L’idée est bonne en soi. Reboiser en effet les flancs des montagnes, c’est d’un côté supprimer la vitesse de l’eau, qui, au lieu de se précipiter dans une course enfiévrée le long des pentes dénudées, ne chemine plus que difficilement et pour ainsi dire pas à pas à travers les obstacles qu’elle rencontre en venant se heurter d’abord aux branches et aux feuillages des arbres, plus tard aux troncs et aux racines, enfin au gazon qui tapisse toujours le sol des forêts. D’un autre côté, la masse de l’eau est considérablement réduite par ces mêmes plantes, qui font l’office d’éponge. En effet, la pluie, arrêtée pour ainsi dire au passage, pénètre dans le sol au lieu de l’effleurer, l’imbibe et s’y condense. Là elle est rencontrée par les racines des arbres et par l’espongiole des plantes herbacées,