Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/757

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La morue ne fuit pas le voisinage de la terre ; mais les conventions internationales sur les limites de la mer territoriale ne permettent pas aux étrangers de la pêcher à moins d’une lieue de la côte [1]. A cette distance, la sonde ne donne le fond qu’à 200 ou 300 mètres. Le navire, arrivé au point que le capitaine a choisi, se débarrasse de ses voiles et n’en conserve qu’une seule, dont l’action combinée avec celle du gouvernail doit le maintenir dans une position aussi fixe que possible en ce sens que, recevant le vent et la mer par le côté, il n’a d’autre impulsion qu’un mouvement assez lent de dérive par le travers et non pas une marche par l’avant ou l’arrière. Après cette manœuvre préparatoire, la pêche commence et continue, si la morue donne ; dans le cas contraire, la voilure est rétablie, et l’on va chercher plus loin un meilleur emplacement. Les lignes employées doivent être assez fortes pour ramener à bord un poisson dont le poids dépasse souvent 12 kilogrammes. Ces lignes, manœuvrées à la main, sont pourvues de deux hameçons fixés à deux bouts, écartés l’un de l’autre par une petite tige. Au point où les deux bouts rejoignent la ligne se trouve un plomb mobile, assez semblable à un battant de sonnette, et dont le poids varie suivant le fond de 2 à Il kilogrammes. La voracité de la morue est telle qu’il est presque inutile d’amorcer les hameçons. On se contente souvent de leur donner, dans la partie inférieure, la forme d’un poisson. Toutefois on ne manque pas d’utiliser comme appât les entrailles et les viscères des poissons déjà pris, dont leurs congénères se montrent très friands.

Pendant la pêche, les hommes s’échelonnent tout le long du navire, du côté du vent, car, s’ils se tenaient sous le vent, le mouvement de dérive ferait passer leurs lignes sous la quille. Quand il fait calme, on pêche indifféremment de l’un ou de l’autre côté. Le pêcheur laisse se dévider à la mer la quantité de ligne nécessaire, imprime ensuite à son corps un mouvement de balancement qui fait alternativement baisser et remonter les hameçons de quelques centimètres sur le fond, et hale la ligne à bord aussitôt qu’une secousse lui indique qu’un poisson vient de s’y prendre. Et comme il arrive ordinairement qu’à peine mise à la mer la ligne doit être remontée avec un poids supplémentaire de 10 ou 12 kilogrammes, on comprend la fatigue que doit éprouver l’homme au bout de six heures d’un pareil exercice. Une bonne partie de cette peine est souvent prise en pure perte, lorsqu’au lieu d’une morue par exemple la ligne ramène un flétan, sorte de poisson très commun sur les côtes d’Islande, excellent à manger, mais que jusqu’ici on n’a pu

  1. Le mille marin vaut 1,852 mètres ; la lieue marine est de 3 milles marins.