Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/828

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devrons-nous conclure qu’il faut que dans une forêt il n’y ait point d’arbres ? Retrancher les airs et les duos, voyez un peu le grand exploit. Et si vous le faisiez encore, si vos propres ouvrages se conformaient à votre théorie ; mais non, la théorie est pour les adeptes et pour les badauds qui les écoutent, et vous, quand vous êtes au jeu, quand vous tenez en main les cartes, il vous arrive à chaque instant de tricher pour gagner la partie. Est-ce que la scène de la Wartbourg, au second acte de Tanhäuser, n’est point un morceau conçu en plein style de Weber, et votre fameuse marche des chevaliers, pour être belle, l’est-elle donc autrement que la marche d’Euryanthe ou celle du Prophète, et la scène nuptiale de Lohengrin n’est-elle pas un duo d’amour tout aussi bien que le duo de Valentine et de Raoul au quatrième acte des Huguenots ?

Il y a de même une prétendue découverte sur laquelle on revient sans cesse, et qui franchement ne mériterait guère cet excès d’honneur ; je veux parler de ces fragmens de mélodie, ou plutôt de cette espèce de combinaisons harmoniques par lesquelles le musicien caractérise certains momens scéniques, et qu’il ramène aux principaux endroits, après les avoir proposés dès l’introduction. Sans contester le parti qu’on peut tirer d’un tel moyen, hâtons-nous cependant de reconnaître que l’invention n’en date pas d’hier et qu’il faut être bien naïf pour rapporter à l’auteur de Tristan et Iseult un de ces effets qui se trouvent partout, dans Don Juan comme dans le Freyschütz, la Muette et Robert le Diable ; mais la candeur d’un adepte ne saurait étonner personne : qui manie l’encensoir doit avoir la foi, et la foi produit des mirages, le chambellan Polonius voit tour à tour dans le même nuage un crocodile, une souris, un chameau. Supposons qu’on vous demande ce que l’œil d’un parfait orthodoxe est capable de découvrir dans un chef-d’œuvre du titan de Bayreuth, tel que je vous connais, vous répondrez aussitôt : — Tout, absolument tout, excepté de la mélodie. Eh bien ! là-dessus même, vous seriez battu, car il paraît, quant à ce qui concerne la mélodie, que le maître en possède des trésors, et qu’il y en a plus dans Tanhäuser et dans Tristan, a beaucoup plus que dans Don Juan et le Barbier. » Et penser que ces deux ouvrages doivent compter à peine dans l’œuvre du maître quand on les compare à la tétralogie des Nibelungen, « dernier terme et suprême expression de la poésie et de la musique fondues ensemble, fusionnées, amalgamées l’une dans l’autre. » Je me figure le docteur Faust arrivé au plus haut terme de son activité pratique ; il veut créer, créer un homme, plus qu’un homme, l’artiste de l’avenir ; la science spagyrique lui vient en aide, il évêque du sein des mères l’idée-Eschyle et l’idée-Beethoven, et de ces deux essences traitées par les réactifs voulus sort le colosse Wagner, personnage