Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/838

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n’existeraient. — Parlerai-je de Rossini se taillant un manteau de roi dans le libretto de Guillaume Tell, une guenille ? Maintenant ayez par contre M. Thomas, et le chef-d’œuvre du génie humain deviendra cet Hamlet de l’Opéra avec son Ophélie prima donna, son Hamlet, bone Deus ! chantant des airs à boire et son bonhomme de spectre engagé comme veilleur de nuit au château d’Helsingor et rôdant au clair de lune sur les remparts pour crier l’heure aux habitans. Quel rapprochement on pourrait faire à ce propos entre le Méphistophélès du Faust de M. Gounod et le fantôme de l’ouvrage de M. Thomas, deux figures d’un relief si haut et qui, passant des régions de la poésie dramatique dans le domaine de l’opéra, perdent aussitôt, par l’impuissance du musicien, le trait qui les caractérise : diable sans diablerie, spectre sans terreur ! mais ceci ne tient point à ma discussion, j’en suis à ma question de mots, et j’y reste.

Cette instantanéité du récit et de la mélodie n’est qu’une imagination chimérique ; on nous répète que la vérité le veut ainsi. La vérité ! qu’est-ce que la vérité au théâtre, où tout est illusion ? Lorsqu’on a déjà fait cette concession énorme de prendre les coulisses pour le monde, que peut-il en coûter d’admettre d’autres conventions ? Respectons l’esthétique et la philosophie, mais n’allons pas trop loin, car l’examen constitutif des élémens qu’on s’obstine à vouloir confondre nous aurait bientôt donné tort. Dans la langue parlée, dans le récit, les mots se coordonnent successivement, et ma mémoire ne les perçoit qu’après que la phrase est formée et que ma mémoire les a rassemblés. La musique tout au contraire, dès la première note, me saisit et m’entraîne sans me laisser le temps ni le pouvoir de revenir sur mes pas. Comment espérer jamais établir une concordance indivisible entre ces deux forces si diverses ? La parole sert de réplique à l’émotion ; principal attribut de la musique, elle éveille, excite et surexcite un sentiment et meurt dans l’acte même de génération. Parlez-moi d’un puissant organisme dramatique et lyrique, je vous comprendrai ; dites : Nous ne voulons plus qu’un opéra soit du commencement à la fin un vulgaire assemblage de. motifs à contredanses et variations pour le piano, les bandes militaires et les orgues de carrefour, une besogne de pacotille d’où chacun emporte un morceau, — rien de mieux, et je me plais, à reconnaître qu’en ce sens l’œuvre de réforme actuelle a son mérite. Qui donc par exemple oserait soutenir que, sans l’influence de ces théories, la partition d’Aïda et l’admirable Messe pour Manzoni eussent jamais vu le jour ? C’est surtout à ce compte que M. Richard Wagner aura bien mérité de l’avenir ; s’il n’écrit pas des chefs-d’œuvre, il est capable d’en susciter chez les hommes doués du génie dramatique en les ramenant à la discipline, au respect du style et de la situation, en leur apprenant comme