Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/85

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forum : nous ne vous laissons que vos temples. » C’était donc plus de la moitié de l’empire qui échappait à l’empereur et refusait de s’enrôler dans les légions, quand on n’avait pas assez de l’empire entier pour arrêter les barbares.

C’est ainsi que Tertullien en était venu, en haine de l’idolâtrie, jusqu’à vouloir rompre avec la société civile ; on comprend quels sentimens il devait éprouver pour la littérature et l’art antique, dont la mythologie avait été longtemps l’unique inspiration. Là aussi il se fait un plaisir de braver l’opinion ; il condamne tout ce qu’elle approuve, il déteste ce qu’elle aime avec passion. Comme pour faire violence à ce goût du beau qui était l’âme des sociétés anciennes, il veut découvrir dans les livres saints que le Christ était laid et triomphe de cette découverte. Il défend d’abord aux artistes de représenter des sujets mythologiques ; puis, s’appuyant sur ces mots de l’Écriture : « tu ne fabriqueras pas d’idole ni aucune ressemblance de ce qui est au ciel, sur la terre ou dans la mer, » il arrive à leur défendre tout à fait de reproduire la forme humaine. Ils en seront quittes pour faire de leur talent un autre usage qui leur demandera moins de soin et de peine. « Celui qui d’un tilleul a su tirer le dieu Mars ne sera pas embarrassé pour faire une armoire. » Le statuaire sculptera des chapiteaux et des fûts de colonnes, le peintre badigeonnera les murailles. Voilà l’avenir qu’il réserve aux beaux-arts ! Quant aux lettres, il n’y paraît pas tenir davantage. La vieille poésie, dont tant de gens étaient charmés, ne lui semble qu’un « ramas de strophes ampoulées. » Il ne devait pas mieux goûter les grands prosateurs ; en tout cas, il ne les imite guère. Il n’a aucun souci de cette élégance si chère à Minucius. Son style est puissant, mais vulgaires il aime les métaphores hardies, les images crues, les mots grossiers ; il emploie plus volontiers le langage du peuple que celui de la bonne compagnie [1]. Il nous annonce lui-même qu’il ne s’adresse pas aux lettrés, aux savans, « à ceux qui viennent rejeter en public les restes mal digérés d’une science acquise, sous les portiques et dans les académies ; » il veut plutôt convaincre les âmes simples, naïves, ignorantes, « qui n’ont rien appris que ce qu’on sait dans les rues et dans les boutiques. » Il se méfie de tout ce qui vient des écoles et des bibliothèques. Ces philosophes, dont il citait volontiers le nom dans sa jeunesse pendant qu’il écrivait son traité du Manteau, ne lui paraissent plus que des marchands de sagesse, sapientiœ caupones ; il en veut naturellement à « ce malheureux Aristote » d’avoir inventé la dialectique, science

  1. M. Ebert affirme que les mots étranges, employés si souvent par Tertullien, et qu’on croyait être des africanismes, c’est-à-dire des termes qu’il aurait pris au dialecte de son pays ; ont été simplement empruntés par lui à la langue populaire.