Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/954

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en croyant au contraire sauver l’ordre en péril, il diminue les chances des opinions conservatrices dans les élections prochaines. Il n’en serait point ainsi évidemment, s’il y avait une politique plus large, se plaçant avec une autorité confiante dans le courant de l’opinion, maintenant avec fermeté toutes les conditions de sécurité publique, mais en même temps ouverte, libérale, ralliant toutes les forces intelligentes sans s’inquiéter si elles viennent de la gauche ou de la droite, faisant sentir au pays une direction vigilante, qu’il appelle, dont il a besoin dans une situation pleine de périls. Ce serait, à vrai dire, la politique conservatrice la plus efficace, parce qu’elle serait nationale avant tout, parce qu’elle annulerait les partis en leur enlevant leurs griefs, leurs mots d’ordre et leur crédit.

On aime mieux trop souvent se traîner dans les vieilles luttes de partis, dans les vieilles combinaisons, et si les conservateurs, les modérés de France ont de la peine à prendre leur vrai rôle, peut-être faute d’un homme, les radicaux et même d’autres républicains, ceux qui n’ont rien appris ne se conduisent guère autrement. L’occupation des radicaux pour le moment est d’être désagréables aux républicains modérés, même à M. Gambetta, de se donner beaucoup de mal pour faire croire à leur importance, de poursuivre en un mot cette campagne de l’intransigeance qui a pour chefs de file M. Louis Blanc, M. Naquet et M. Madier de Montjau, suivis de quelques comparses. Ils ne sont pas nombreux et ils n’ont guère de succès ; mais n’importe, ils redoublent de feu, ils prodiguent manifestes, lettres, discours, et voilà M. Naquet qui devient un héros de légende, le messager le plus intrépide du tonnerre démagogique.

Il ne s’arrête pas, il est partout, au Luc dans le Var, à Toulon, à Marseille, et il n’a pas d’autre chance que de recevoir les complimens empressés des légitimistes et des bonapartistes qui savent bien ce qu’ils font lorsqu’ils mettent les exploits de ce personnage affairé et grotesque au compte de la république. M. Naquet, dans ses familiarités avec son monde, tire quelque orgueil des railleries dont les journaux modérés ont criblé il y a quelque temps une formule qu’il a usurpée : haut les cœurs ! Eh ! qu’en veut-il faire ? On a ri, non de la formule, mais de celui qui la prononçait, parce qu’il y a des paroles qui ont besoin de tomber d’une certaine hauteur. Pour expliquer son rôle, — ironie singulière ! — M. Naquet imagine reproduire aujourd’hui la campagne d’irréconciliabilité que M. Gambetta entreprenait en 1869, qui s’est terminée par la chute de l’empire, — non sans l’accompagnement des Prussiens, — et probablement il veut arriver au même résultat ! Il paraît que dans l’esprit de M. Naquet la constitution de 1875 est exactement la même chose que l’empire. Pas de transaction ! Et qu’offre-t-on au pays ? Mon Dieu ! c’est bien simple, M. Naquet ne croyait pas nécessaire de publier un nouveau programme ; « formulé en 1793, agrandi en 1848,