Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/570

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volcaniques de la Terre-de-Feu ou dans cette lugubre nuit du pôle nord qui dure six mois, contraintes, pour ne pas mourir, à raidir sans cesse toutes les forces de leur corps et de leur esprit, elles ont dû perdre peu à peu les plus nobles traits de l’humanité. Et de fait, c’est aux extrémités septentrionale et méridionale de l’Amérique, au sud de l’Afrique, chez les Boschimans, les Fuégiens, les Esquimaux, que l’humanité semble le plus près de se confondre dans l’animalité. « L’occupation constante d’un chasseur esquimau, dit le duc d’Argyll, est de se tenir à l’affût, auprès d’un trou dans la glace, pendant de longues heures, avec une température de 30 degrés au-dessous de zéro, attendant qu’un veau marin vienne respirer. Et quand enfin il a frappé sa proie, son seul bonheur est de se gorger de la chair et de la graisse crue de l’animal. Il est presque impossible à l’homme civilisé de concevoir une vie aussi misérable et, sous bien des rapports, aussi brutale que la vie de ce peuple pendant la longue nuit de l’hiver arctique. »

M. Lubbock combat vivement les assertions du duc d’Argyll. A l’en croire, le duc a calomnié les Esquimaux pour les besoins de sa cause, et, invoquant à son tour le témoignage toujours complaisant des voyageurs, M. Lubbock nous montre, sous ces huttes de neige, à la lueur fumeuse et nauséabonde de l’huile de baleine, l’aimable simplicité et toutes les vertus de l’âge d’or. Il remarque en outre que dans les contrées les plus favorisées de la nature, au Brésil par exemple, les indigènes sont plus sauvages que ceux des latitudes polaires. Ce n’est pas uniquement la conquête qui a peuplé de fugitifs les extrémités des continens, c’est encore et surtout l’émigration provoquée par l’accroissement de la population. Ces essaims, successivement détachés de la grande ruche humaine, ne furent pas nécessairement de faibles vaincus : ce furent presque toujours d’énergiques aventuriers, les meilleurs et les plus courageux de la tribu, qui s’en allaient, pleins de confiance, droit devant eux, jusqu’au jour où la terre leur manquait.

Ces vues de M. Lubbock ont leur valeur : il se rencontre avec Buckle dans l’opinion, confirmée par l’histoire, que les pays les plus fertiles, dispensant l’homme de tout effort, sont peu propres au développement de la civilisation. Pourtant il est bien douteux aussi que les climats extrêmes n’opposent pas des obstacles presque invincibles au progrès humain. Il semble difficile de contester qu’à l’origine la guerre et la conquête n’aient eu la plus grande part dans la dispersion des hommes sur la surface entière du globe. D’ailleurs les causes de cette dispersion importent assez peu. Survivans dépossédés des races vaincues ou colons volontaires, les ancêtres des sauvages ont pu également, par des circonstances fort