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après-demain, c’est Montmirail ; les deux jours suivans, c’est Château-Thierry ; le cinquième, c’est Vauchamps ! En cinq jours et en quatre combats, Napoléon a désorganisé l’armée de Blücher, lui a tué ou pris la moitié de ses soldats, lui a enlevé une quantité immense de drapeaux et d’artillerie. L’arrogance du chef prussien est châtiée.

Nous qui cherchons les choses nouvelles dans les Mémoires de Ségur, nous sommes obligés de placer en face de cet héroïque réveil une défaillance tragique. La scène a lieu deux mois plus tard. De Nogent-sur-Seine allons à Fontainebleau. L’empereur est vaincu. Il a signé son abdication le 4 avril, réservant les droits de son fils, ceux de la régence de l’impératrice et le maintien des lois de l’empire. Le 7 avril, atterré par la défection de Raguse, il se résigne à une abdication plus complète ; il renonce pour lui et ses enfans aux trônes de France et d’Italie. Quatre jours après, le 11 avril, le traité de paix définitif est conclu entre les souverains alliés et le gouvernement provisoire. Dans la journée du 12, Macdonald, Caulaincourt et Schouvalof, aide-de-camp de l’empereur de Russie, apportent à Fontainebleau le traité conclu la veille. C’est Caulaincourt qui le lui présente ; Napoléon le repousse et redemande son acte d’abdication du 7, l’acte que Caulaincourt avait dû livrer aux négociateurs et qui servait de base au traité. Cette réclamation et ce refus de signer avaient quelque chose d’étrange. Des inquiétudes s’éveillèrent. Notez que l’aide-de-camp de l’empereur Alexandre attendait la signature de Napoléon, impatient de rapporter aux souverains alliés le document confié à ses soins ; Napoléon le fit inviter à sa table, où il ne parut pas lui-même. Que signifiaient ces retards ? Pourquoi ce silence mystérieux ? On avait remarqué depuis plusieurs jours qu’il semblait méditer de sinistres desseins. Même l’un de ses aides-de-camp, le comte de Turenne, avait cru bien faire de décharger ses pistolets et de les mettre hors de sa vue. Dès le lendemain, l’empereur les avait redemandés avec impatience, et, s’apercevant qu’on les lui rendait vides, il avait éclaté en reproches. Tout cela était fort suspect. Bientôt cependant il avait parlé avec calme de sa situation nouvelle, il s’était même expliqué au sujet de la mort, disant qu’il l’avait cherchée en effet sur le champ de bataille, le jour d’Arcis-sur-Aube par exemple, mais qu’une pensée de suicide serait indigne de lui. On lui avait entendu prononcer ces mots, qui attestaient le souci de la dignité impériale : « se tuer, c’est la mort d’un joueur, » et ceux-ci, qui révélaient tout un fonds d’arrière-pensées, toute une réserve d’espérances invincibles : « il n’y a que les morts qui ne reviennent pas. » On s’était donc rassuré peu à peu autour de lui, mais dans cette lugubre journée du 12 avril les appréhensions redoublèrent. Au moment