Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/147

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disparu, les personnes qui se tenaient dans la pièce voisine virent le docteur Yvan sortir tout pâle, traverser les groupes, descendre l’escalier quatre à quatre, s’élancer sur un cheval attaché aux grilles et s’éloigner au galop. Il a raconté plus tard à Ségur qu’après avoir assuré le salut de son maître il n’avait pas voulu rester une minute de plus. Sa responsabilité l’avait frappé d’épouvante, et, pensant aux odieux soupçons qui pouvaient l’atteindre, il en avait perdu la tête. Quant à l’empereur, les soins pieux qui l’entouraient, cette espèce de culte exalté encore chez les derniers fidèles par la vue de tant de malheurs, — res sacra miser ! — lui rendaient peu à peu le courage de vivre. C’est après cette crise qu’eut lieu son entrevue si touchante avec Macdonald. Cette conversation changea le cours de ses idées. On l’entendit s’écrier : « Dieu ne le veut pas ! » il se soumit dès lors aux décrets de la Providence. Le traité du 11 avril, apporté la veille par M. de Schouvalof, attendait encore sa signature. Il demanda le papier fatal et signa.


VI

Si l’on essaie de résumer l’impression générale qui résulte des confidences de Philippe de Ségur, on est obligé de reconnaître que l’empereur, représenté si souvent en des proportions colossales, apparaît dans ce tableau sous des traits plus humains. Ni l’éclat de sa grandeur, ni la gravité de ses fautes ne le tiennent trop séparé de nous. Il est surtout l’homme de son temps, un homme extraordinaire sans doute et prodigieusement doué, mais qui doit beaucoup aux circonstances, aux besoins publics, aux appels d’une société dégoûtée de l’anarchie, beaucoup aussi à ses compagnons d’armes, officiers et soldats. Goethe a dit que nul ne devient grand dans l’histoire sans avoir recueilli un grand héritage, et parmi les exemples qu’il propose il cite au premier rang Napoléon héritier de la révolution française. Les Mémoires de Ségur nous ont rappelé bien souvent cette parole de Goethe. Derrière l’homme puissant qu’il met en scène, on aperçoit toujours la révolution, et à ses côtés des lieutenans dignes du chef. Napoléon n’est plus seul, il n’éclate point comme un météore, et, quelque impulsion qu’il ait donnée autour de lui, il a besoin du concours de tous. Là où Ségur, qui l’admire tant, l’admire le plus, c’est quand le génie de l’empereur et l’esprit de son époque marchent d’accord. Le personnage fabuleux s’évanouit, on aperçoit un homme. Ses fautes même, ses plus grandes fautes, contribuent à fortifier cette impression. Ses regrets, ses repentirs, ses remords, le trouble qui l’agite, l’effort qu’il fait en vain pour se tromper lui-même, tout cela est bien de