Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/158

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Voilà la triste réalité. C’est bien elle que nous retrouvons dans quelques chapitres, les plus beaux de Stello, mais avec un reflet d’idéal qui décore et transforme tout. Grâce à l’intuition du vrai poète, M. Alfred de Vigny a ranimé cette société de Saint-Lazare, cette vie depuis si longtemps éteinte ; il lui a donné un mouvement, des formes, une couleur, qui se sont imprimés dans toutes les mémoires. Il en a écrit la légende, et c’est en vain maintenant que l’histoire voudrait changer quelques traits à ce tableau. Ce que le poète a fait vivre un instant devant nos yeux ne meurt plus. Nous reverrons toujours ce préau où le soleil jette un rayon triste du haut d’un toit, ce guichetier qui lave son linge en chantant dans la fontaine du milieu, la douzième loge du rez-de-chaussée où le docteur noir est introduit, cette cellule petite et brûlante, exposée au midi, et Mme de Saint-Aignan suspendant à la fenêtre, pour se garantir du soleil, un grand châle, le seul qu’on lui ait laissé. Nous entendons cette longue et touchante conversation où l’aimable prisonnière laisse échapper, avec une pudeur voilée de larmes, le secret de son amour naissant. Tout s’anime devant nous comme par une douce magie. On ne peut plus oublier ce réfectoire enfumé où les prisonniers s’assemblent, et, au milieu de cet appareil de désolation, ces scènes de galanterie française, ces cercles où semble passer, comme un air de Versailles, un groupe surtout, « pareil à un grand quadrille de la cour en négligé, le lendemain du bal, » et ces jeux d’une gaîté funèbre, ces essais de la guillotine où les plus grandes dames de France étudient, au milieu des rires, l’art de mourir avec grâce et de se venger de la force brutale en la méprisant. Tous ces tableaux sont vrais d’une vérité relative. Il n’y manque que la contre-partie. C’est André Chénier qui nous la fournira.

Il paraît bien en effet que, dans ce mélange de tous les rangs, de toutes les conditions, la nature humaine dut souvent se révéler sous de tristes aspects. Cette vie élégante d’autrefois, continuée même sous les verrous, cette politesse exquise, ces délicatesses raffinées du sentiment, n’étaient et ne pouvaient être que l’apanage d’un petit groupe isolé dans cette cohue de près de mille prisonniers. La grossièreté des mœurs du grand nombre, le libertinage à la place de la galanterie, l’ardeur des dernières joies de la vie même à la veille de la mort, l’impatience des suprêmes convoitises, tout cela nous a été retracé mille fois, avec les détails les plus étranges, par Riouffe, par le comte Beugnot, par Coittant et les autres détenus qui nous ont laissé de si curieux mémoires sur les diverses prisons de Paris. Ajoutez-y l’habitude croissante d’une sorte d’insensibilité à mesure que l’on s’acclimatait dans le péril, un égoïsme naïf et féroce qui éclatait sans pudeur après que le geôlier avait fait l’appel des