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hommes de Dieu ; ils passent d’ordinaire pour être nés en Russie, vers le milieu du XVIIe siècle, au contact des marchands de l’Occident, qui déjà fréquentaient Moscou. Selon quelques écrivains, les khlysly se rattacheraient à un religionnaire allemand du nom de Kullmann, arrêté comme fauteur d’hérésie sous la régente Sophie, et brûlé publiquement à Moscou en 1689. Ce Kullmann, dont les idées rappelaient par certains côtés celles de Bœhm, rejetait l’Écriture et prêchait le règne de l’Esprit en se donnant, dit-on, pour le Christ. Ayant peu de succès parmi ses compatriotes, il se serait retourné vers les Russes, et aurait parmi eux fait plusieurs prosélytes.

Les khlysty du peuple se donnent à eux-mêmes une origine nationale en même temps que surnaturelle. Ils ont sur leurs premiers prophètes, un soldat déserteur du nom de Daniel Philippovitch et un serf des Narychkine du nom d’Ivan Souslof, leur tradition et leur légende, ou mieux ils ont leur évangile. Ce n’est point un évangile écrit, un de leurs dogmes fondamentaux est de ne rien écrire sur leurs doctrines, tant pour laisser à l’inspiration toute sa liberté que pour dérober aux regards des profanes les mystères de la foi et les secrets du culte. Lorsque leur dieu parut sur la terre russe, un de ses premiers préceptes fut de ne point confier ses enseignemens à l’écriture, un de ses premiers actes fut de jeter tous ses livres au Volga, les anciens comme les nouveaux. C’était le moyen de rendre impossibles des disputes du genre de celles des orthodoxes et des vieux-croyans. Selon la tradition des khlysty, c’est sous le règne de Pierre le Grand que la vraie foi s’est révélée à la Russie. Elle lui fut apportée par le Père éternel, qui au milieu de nuages de feu descendit sur le mont Gorodine, dans le gouvernement de Vladimir, et y prit la forme humaine. Dieu le père ainsi incarné portait parmi les hommes le nom de Daniel Philippovitch ; ses adorateurs lui donnent le titre tout gnostique de Dieu Sabaoth. Daniel Philippovitch engendra d’une femme âgée de cent ans un paysan du nom d’Ivan Timoféévitch Souslof, qu’avant de monter au ciel il reconnut pour son fils et son christ. Avec le réalisme de la plupart de ces sectes populaires, les adorateurs de Daniel Philippovitch et d’Ivan Timoféévitch s’intitulent adorateurs du Dieu vivant. Il semble que ces lioudi Bojii aient besoin de personnifier la Divinité dans un homme, besoin d’en avoir sous les yeux un représentant visible. De là chez eux toute une série de christs se succédant par une sorte de filiation ou d’adoption : chaque génération a le sien, chaque communauté se montre avec son christ vivant, regardé comme le successeur ou l’image du premier.

Ivan Timoféévitch se choisit douze apôtres avec lesquels il prêcha dans les villages des bords de l’Oka les douze commandemens de son père Sabaoth. Arrêté au milieu de sa prédication sur l’ordre