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une incarnation divine ; les skoptsy lui rendent les mêmes adorations que les khlysty à Ivan Souslof. Khlysty et skoptsy ont du reste de nombreux rapports dans le dogme comme dans le culte, si bien qu’on peut regarder les deux sectes comme deux branches d’un même tronc ou comme le rejeton l’une de l’autre. Le skoptchestvo est la dernière expression ou la forme extrême de la khlystovstchina, il n’en est qu’une exagération ou une réforme. Les premiers skoptsy sont sortis d’une communauté de khlysty, et le sauvage ascétisme de Selivanof n’est peut-être qu’une réaction contre le mystique dévergondage où étaient tombés les adorateurs d’Ivan Souslof. A l’image des hommes de Dieu, les skoptsy fondent tout leur culte sur l’inspiration et le prophétisme : pour arriver à l’extase, ils emploient des artifices analogues et en particulier le mouvement circulaire et différentes sortes de danses tournantes. Comme les khlysty, les mutilés appellent ces réunions du nom de radénie (empressement, zèle). Pour ces assemblées, d’ordinaire célébrées le soir ou à l’aurore, ils se revêtent de longues chemises de fin et se ceignent les reins de ceintures spéciales. Lorsqu’il était en vie et en liberté, Selivanof présidait lui-même au radenia de ses fidèles dans une maison de Pétersbourg, encore aujourd’hui en possession d’un skopets. Le dieu sans sexe recevait assis sur un trône les hommages de ses disciples et laissait d’ordinaire la parole à ses prophètes ou à ses prophétesses, car il était lui-même illettré et parlait d’une manière incohérente. A leurs réunions, les skoptsy admettent tous les initiés de la secte, alors même qu’ils n’ont point encore été admis au baptême du feu, c’est-à-dire à l’émasculation. Comme les khlysty enfin, les mutilés se conforment extérieurement aux pratiques de l’église dominante pour se mieux soustraire aux soupçons de l’autorité.

Chez les blanches-colombes, la mutilation n’est pas seulement un acte d’ascétisme, c’est le résultat direct de l’ensemble des croyances. Toute la doctrine repose sur une interprétation singulière du dogme du péché originel, interprétation qui s’est plus d’une fois produite ailleurs, mais dont on n’avait jamais tiré d’aussi rigoureuses et barbares conséquences. Selon les skoptsy, c’est l’union charnelle des premiers parens qui a fait le premier péché, et c’est la castration qui doit le racheter. Ils rejettent ainsi, ou mieux ils renversent le dogme fondamental du christianisme, le dogme de la rédemption par le Christ. Au lieu de Jésus, c’est leur christ particulier, c’est Selivanof que les blanches-colombes reconnaissent comme rédempteur, et ce n’est point en mourant sur la croix, c’est en se mutilant lui-même que le nouveau sauveur a délivré et réhabilité l’humanité. Ce sacrifice de leur rédempteur, les blanches-colombes s’y doivent associer en l’imitant. Ils accordent à Jésus le