Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/704

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Sans contredit, si les journalistes et les gouvernemens réglaient leur conduite sur les intérêts et les vœux des peuples, jamais la paix n’aurait été plus assurée qu’aujourd’hui, et l’alerte que vient d’éprouver l’Europe pourrait être taxée de ridicule panique, — car jamais les peuples n’ont été plus affamés de paix, jamais ils n’ont été plus enclins à la considérer comme le premier des biens, à s’imposer, s’il le faut, des sacrifices d’amour-propre pour la conserver. Nous ne prétendons pas nier qu’il n’y ait en Allemagne sinon un parti, du moins des partisans convaincus de la guerre ; il y en a toujours dans les pays qui viennent de faire une guerre heureuse, d’exercer avec succès le métier de conquérant. On y trouve des gens qui ont pris goût à ce métier, parce qu’il leur a procuré de la gloire, sans compter le profit. Quand l’Athénien Trygée conçut le hardi projet de pacifier la Grèce et d’aller tirer de son puits pour la ramener en triomphe dans Athènes cette aimable déesse que chérissent les moissons et les oliviers, cette déesse qui respire « les fruits mûrs, les banquets, les fêtes de Bacchus, les flûtes, les poètes comiques, les vers de Sophocle, les grives, le lierre, les brebis bêlantes, les amphores renversées et une foule d’autres bonnes choses, » il eut pour ennemis de son entreprise non-seulement les armuriers, les fabricans d’aigrettes, les marchands de cuirasses, les polisseurs de lances, mais certains généraux, dyscoles, et ce fut bien malgré eux que la Paix réussit à sortir de son puits. « Lamachus, grand général, s’écriait Trygée, c’est mal à toi, tu nous empêches de tirer sur la corde, tu t’es mis là tout exprès pour nous gêner dans nos mouvemens ! nous n’avons pas besoin de ta tête de Méduse ! » Nous accorderons sans peine qu’il n’est pas difficile de trouver à Berlin des Lamachus et plus d’une tête de Méduse. On y rencontre aussi d’autres ennemis de la paix qui ne portent pas l’épaulette ; députés ou professeurs, ils relèvent d’un parti qui produit moins de généraux que d’avocats et d’orateurs de talent et joue un rôle considérable dans l’histoire présente de l’Allemagne. Les velléités belliqueuses des nationaux-libéraux s’expliquent par les peines de cœur, par les vives contrariétés qu’ils ont éprouvées et qu’ils éprouvent encore. Ils disposent de la majorité dans le parlement prussien, et, en bonne logique parlementaire. les portefeuilles devraient leur appartenir ; mais cette logique n’est pas admise en Prusse, où l’on professe le principe « de la royauté libre dans un pays libre, » et où la liberté du roi consiste précisément à prendre ses ministres parmi les gens qui lui plaisent et à ne point se laisser contrarier dans son choix par les vœux d’une assemblée.

Or les nationaux-libéraux ont ce malheur, que leur personne n’agrée point au roi ni au chancelier de l’empire. Après avoir combattu à outrance la politique de M. de Bismarck, ils la soutiennent depuis bien des années avec un dévoûment qui réclame sa récompense. M. de Bismarck