Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/712

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aucune occasion de lui tâter le pouls ; c’est à quoi lui ont servi les affaires d’Espagne, et plus récemment les difficultés qu’il a soulevées à Bruxelles ; il vient de sonder ses dispositions d’une manière plus directe.

Ce n’est pas offenser M. de Bismarck que de dire qu’il est le plus redoutable, le plus habile tentateur dont il soit fait mention dans l’histoire. Séduisant ou impérieux, selon qu’il lui convient, il tend des pièges aux fiertés aussi bien qu’aux appétits ; si ses offres couvrent des embûches, ses défis sont souvent des épreuves. On lit dans l’Évangile que le diable, ayant mené Notre-Seigneur à Jérusalem, le fit monter au haut du temple, et lui dit : « Si tu es le fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit qu’il ordonnera à ses anges d’avoir soin de toi et qu’ils te porteront dans leurs mains, de peur que ton pied ne heurte contre une pierre. » Certains esprits exaltés, qui vont chercher leurs inspirations au Vatican, voient dans M. de Bismarck moins l’ennemi de la France que l’ennemi de Dieu ; ils considèrent qu’une guerre de revanche serait moins une guerre patriotique qu’une sainte croisade, et ils se flattent que, le cas échéant, le ciel leur prêterait main-forte. Heureusement ces idées n’ont pas cours au quai d’Orsay, et le défi du tentateur n’a pas été relevé. Ce qui serait arrivé, quelles résolutions on aurait formées à Berlin, si le gouvernement français, se croyant sérieusement menacé, avait pris quelques mesures pour sa défense, s’il avait envoyé seulement quatre hommes et un caporal pour protéger sa frontière, M. de Bismarck le sait ; mais nous préférons ne pas chercher à le deviner. Quelles que fussent ses intentions, il a pu constater que le tempérament de la France a changé depuis l’affaire Hohenzollern, qu’elle a profité des leçons du malheur, qu’elle a appris à maîtriser ses impressions, que ce peuple si passionné a aujourd’hui la passion du recueillement, que ce peuple si fiévreux a la fièvre du travail, el que, s’inspirant de ses sentimens, ceux qui le gouvernent, quand on leur fait une chicane, ne la considèrent point comme une affaire d’honneur, mais qu’ils en saisissent les tribunaux, et qu’ils ont eu raison de croire qu’il y avait des juges en Europe.

En faisant son inventaire, M. de Bismarck a procuré à la France l’occasion de faire le sien. Elle a pu se convaincre de l’empire que les idées pacifiques exercent aujourd’hui partout, même en Allemagne, où le raffermissement de la paix a fait beaucoup plus d’heureux que de mécontens. La France a pu se convaincre aussi que l’Europe n’a pas encore abdiqué. La Russie et l’Angleterre ont eu la gloire de démontrer aux incrédules cette vérité consolante, et on ne peut trop se féliciter d’avoir vu deux puissances qui ne s’entendent pas toujours s’empresser à l’envi l’une de l’autre de dissiper des alarmes qui étaient un danger. Leur bienfaisante intervention a été un véritable événement, et, si le passé répondait de l’avenir, l’Europe pourrait se flatter de posséder enfin cette institution d’arbitrage international que les politiques affectent de