Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/73

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envisagé, ce raskol, sorti d’ignorantes querelles et nourri d’une grossière scolastique, devient européen et moderne ; il représente dans le christianisme oriental des aspirations et des besoins qui ont souvent agité les églises d’Occident. Devant de telles tendances, le meilleur moyen de préparer la réunion des starovères, c’est de réformer l’église dominante, c’est d’en accroître les libertés et d’y donner plus de part au principe de l’élection, longtemps demeuré dans les habitudes du peuple russe ; c’est de relever moralement et matériellement le clergé orthodoxe, car, en Russie comme partout, pour les vieux-croyans comme pour les strigolniki du XIVe siècle, l’ignorance et l’immoralité du prêtre n’ont pas été la moindre cause des hérésies.


IV

Pour la seconde branche du raskol, pour la bezpopovstchine, il était plus difficile de se constituer en église. Le principe fondamental de la secte, la perte des pouvoirs du clergé et l’abrogation du sacerdoce, laissait les sans-prêtres plus exposés à tomber en dehors des limites dogmatiques de l’orthodoxie, en même temps qu’il privait leurs communautés du plus puissant des liens ecclésiastiques. Chez eux, plus de digue aux débordemens de la fantaisie individuelle, plus de barrière aux innovations ; l’esprit de division et d’hérésie peut librement se donner carrière. Ce sont des sectes de sectes, ou, comme disait Bossuet des protestans, ce sont « des morceaux rompus d’un morceau. » Pour le raskol du reste, comme pour la réforme, on se tromperait en regardant ce fractionnement comme un symptôme certain de dépérissement ou de décomposition. Les doctrines issues de mouvemens semblables sont par leur point de départ vouées à des variations, à des changemens perpétuels ; elles sont en quelque sorte instables et anarchiques, incapables d’immobilité, incapables d’unité, et le jour où elles cessent de se mouvoir et de se diviser est le jour où commence leur réelle décadence. Ne reconnaissant plus d’ordination, les bezpopovtsy n’ont d’autres ministres du culte que des anciens, des lecteurs sans caractère sacerdotal. Lire et expliquer l’Écriture, baptiser et parfois confesser, ce sont leurs principales attributions. Chez quelques communautés, ces fonctions peuvent être confiées à des femmes. Ces liseurs raskolniks sont tantôt fort ignorans et tantôt fort versés dans la littérature sacrée : il n’est pas rare d’en rencontrer de supérieurs aux prêtres orthodoxes, et d’ordinaire ils ont plus d’autorité sur leurs adeptes que n’en possèdent sur les leurs les popes des popovtsy. Chez eux, la simplicité presbytérienne du service divin n’implique point le rejet de tout culte extérieur ; loin de là, en