Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/742

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Eh bien ! il semble de toute justice que la gratitude se mesure au service rendu, et que la loi de conservation, la loi suprême de la nature, ait force égale pour l’obligé comme pour le bienfaiteur. Il n’y a pas de politique au monde, fût-elle même tirée de l’Écriture sainte, qui pût conseiller la servitude volontaire ; il n’y a pas de morale, si sublime qu’on veuille bien l’imaginer, qui parmi les devoirs de la reconnaissance songeât à mettre le suicide. Or ce n’était rien moins que l’asservissement absolu, l’anéantissement de sa personnalité comme grand état européen, que demandaient les Russes à l’Autriche en lui proposant de souscrire à leurs prétentions sur l’Orient. Par la géographie, par l’esprit des races, par la religion, les entreprises russes frappaient mortellement l’empire des Habsbourg, si cet empire les avait laissées triompher. Puissance danubienne, l’Autriche devait veiller à ce que le Bas-Danube restât neutre, et ne tombât pas aux mains d’un voisin redoutable qui serait alors devenu maître de ce grand fleuve. Puissance slave dans ses provinces orientales, elle devait tenir à ne pas être mise en contact immédiat avec un empire panslaviste par tradition, par fatalité, et ne pouvait désirer qu’il vînt s’implanter dans les principautés, dans la Bosnie et l’Herzégovine. Puissance catholique, il lui était défendu de reconnaître l’influence et le protectorat que le tsar orthodoxe revendiquait sur ces chrétiens du rite grec, dont elle comptait elle-même plusieurs paillions parmi ses sujets. « Ma conduite dans la question d’Orient ! mais elle est inscrite sur la carte, » disait à Vienne le ministre autrichien comte Buol à son beau-frère M. de Meyendorf, ambassadeur de Russie ; il ajoutait qu’elle était également inscrite dans l’histoire. « Je n’ai rien innové, je n’ai fait qu’hériter de la politique léguée par M. de Metternich. » Déjà dans une crise antérieure en effet, lors de l’insurrection hellénique et de la guerre de 1828, le grand chancelier de la cour et de l’empire avait défendu ce principe de l’intégrité de l’empire ottoman avec une fermeté que rien ne parvint à ébranler ; il l’avait défendu pendant huit ans, tenant seul tête à l’orage, ne se laissant décourager ni par l’impopularité alors attachée à la cause turque, ni par l’abandon de la France. Comment les Russes pouvaient-ils espérer que l’Autriche déserterait maintenant ce principe si vital pour elle, qu’elle le déserterait au moment même où il commençait à triompher de l’indifférence de l’Occident, et comptait la France et l’Angleterre parmi ses plus chaleureux champions ?

Placé entre un sentiment de reconnaissance très vif et réel, quoi qu’on ait dit, et une grande nécessité politique, le gouvernement de Vienne a certes donné à la reconnaissance tout ce qu’il lui devait ; il a prodigué auprès de l’empereur Nicolas les avertissemens, les prières, les bons offices, les tentatives de médiation. L’Autriche