Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/752

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gronder dans son âme le tonnerre lointain de Sadowa et de Sedan lança à ce moment aux rhéteurs le défi qu’il n’a que trop justifié depuis, disant que ce n’était pas par des discours qu’on ferait l’unité de l’Allemagne : « pour faire cette unité, il faudra du fer et du sang ! .. » Cet orateur ne respire pas à l’aise dans l’uniforme qui ne le quitte jamais, et il ne procède que par saillies et boutades ; il amasse péniblement les nuages de sa rhétorique, mais l’étincelle finit par jaillir et par éclairer toute une situation. Pour se faire comprendre, il emploiera les images les plus grandes ou les plus familières, sans choix, à tout hasard et rencontre ; il empruntera une citation à Shakspeare et à Goethe aussi bien qu’aux Guêpes de M. Alphonse Karr ou à tel couplet de vaudeville. Une de ses inspirations les plus heureuses, les plus mémorables, il l’a trouvée un jour, soudain, dans le libretto de Freyschütz.

Qu’on veuille bien nous permettre de rappeler ce dernier épisode, au risque même de nous attarder quelque peu dans des explications préliminaires dont un auditoire allemand, tout plein des souvenirs de son Freyschütz, n’avait point besoin. Dans cet opéra de Weber, Max, le chasseur bon et malheureux, emprunte une cartouche à Robin, le mauvais génie, et abat aussitôt un aigle dont il pose une des plumes fièrement à son casque. Il demande encore quelques-unes de ces cartouches, mais Robin lui apprend que ce sont des « balles enchantées, » et que pour les avoir il faut se donner aux esprits infernaux, leur livrer son âme. Max recule, et alors Robin, en ricanant, lui apprend qu’il a beau hésiter, que le pacte est fait et qu’il est déjà engagé par la balle dont il s’est servi : « Pensais-tu donc que cet aigle fût un don gratuit ? .. » Eh bien ! lorsqu’en 1849 le jeune orateur de la Marche de Brandebourg eut à conjurer la chambre prussienne de ne pas accepter pour le roi de Prusse la couronne impériale que lui offrait le parlement de Francfort, il finit par s’écrier : « C’est le radicalisme qui apporte au roi ce cadeau ! Tôt ou tard ce radicalisme se dressera devant le roi, lui demandera sa récompense, et montrant l’emblème de l’aigle sur ce nouveau drapeau impérial, il lui dira : Pensais-tu que cet aigle fût un don gratuit ? .. » Image saisissante et aussi profonde qu’ingénieuse ! Oui, on ne se sert pas impunément des « balles enchantées » de la révolution, et on ne fait pas son pacte avec le démon populaire sans y laisser quelque chose de son âme. Tôt ou tard viendra se dresser devant vous le mauvais génie dont vous avez accepté le concours, le Robin des bois et des rues ; il arrivera pour vous prendre votre salut et vous signifier qu’il n’entend pas avoir travaillé pour le roi de Prusse… Ce magnifique mouvement oratoire du jeune député de la Marche, le chancelier de l’Allemagne eût pu