Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/760

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le jeune orateur des ultras la repoussait au nom du droit, de la souveraineté et de l’indépendance des princes, ainsi qu’au nom du patriotisme bien entendu. Il était Prussien, un Prussien spécifique, un Prussien encroûté (stockpreusse), et se souciait fort peu d’unir la bonne et ferme pâle borusse « aux élémens dissolvans (das zerfahrene wesen) du sud. » Il en appelait à l’armée : est-ce que cette armée demandait à échanger les vieilles couleurs nationales, noir et blanc, contre cette tricolore allemande qui ne lui était connue que comme l’emblème de la révolution ? est-ce qu’elle demandait à échanger sa vieille marche du Dessauer contre la chanson d’un professeur Arndt sur la patrie allemande ? — Il a été déjà parlé de son discours contre la couronne impériale offerte par le parlement de Francfort, de l’emprunt ingénieux fait alors au libretto du Freyschütz. Tout en refusant la couronne impériale, Frédéric-Guillaume IV n’en essayait pas moins, pendant ces années 1849 et 1850, de sauver quelques épaves de ce naufrage des idées unitaires, il s’efforçait de grouper autour de lui, et avec l’aide de libéraux, une partie notable du corps germanique, de créer une espèce de confédération du nord : « l’union restreinte » devint pour un moment le mot d’ordre d’un programme que le général de Radowitz fut chargé de réaliser par la mise en scène du parlement d’Erfurt. M. de Bismarck condamnait sans pitié ni faiblesse toutes ces vaines tentatives : avec le grand théoricien de son parti, le célèbre professeur Stahl, il plaidait le retour au statu quo d’avant 1848 ; il demandait comme lui « qu’on relevât en Allemagne la colonne renversée du droit, » qu’on restaurât le Bund sur ses bases légales, aux termes du traité de Vienne, et ne cessait de mettre la politique prussienne en garde contre toute « course de Phaéton » dans une région de nuages et de foudre.

La foudre ne tarda pas à éclater en effet, et la « course de Phaéton » fut brusquement arrêtée par la main de ce grand ministre autrichien qui n’a fait lui-même que traverser comme un météore lumineux les régions les plus élevées du pouvoir pour disparaître soudain et laisser après lui des regrets éternels. Le prince Félix de Schwarzenberg rappelle à certains égards ces hommes d’état dont. l’Angleterre offrait parfois jadis l’étonnant exemple, ces Peterborough, ces Bentinck et leurs semblables, qui ont su interrompre presque subitement une vie adonnée aux plaisirs et aux folles légèretés du monde pour se révéler d’emblée comme de véritables génies politiques et mourir avant l’âge, après avoir épuisé les ivresses du bonheur facile et de la gloire, bien autrement ardue. On sait de quelle main ferme et hardie le prince saisit le timon des affaires en Autriche et en combien peu de temps il réussit à relever une