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Avec de tels guides et de tels garans, il est permis de s’avancer sans trop de crainte dans le champ des vérités paradoxales. Dût-on s’égarer par instans aux frontières indécises où l’hypothèse confine à l’erreur, on est sûr de regagner vite avec eux le terrain ferme de la méthode scientifique. Osons donc apprendre, sans scrupules routiniers, ce qu’ils nous disent des appétits insolites de ces carnassiers d’un nouveau genre, plantes par leur forme et leur organisation, animaux par certains côtés de leurs mœurs, de leurs mouvemens et par leur façon d’approprier à leurs tissus une portion importante, sinon nécessaire, de leurs élémens nutritifs.


I. — les rossolis ou drosera.


Les plantes les plus franchement carnivores sont celles qui s’emparent d’une proie animale vivante, l’imprègnent d’une sécrétion acide, en attaquent ou dissolvent de préférence les tissus de nature azotée, et finalement absorbent directement par leurs feuilles le produit de cette sorte de digestion. Dans ce groupe sont compris d’une manière évidente les divers genres de la famille des droséracées (rossolis, dionée, aldrovandie), les grassettes ou pinguicula, de la famille des utriculariées, et dans une certaine mesure le curieux genre nepenthes. Chez un autre groupe, des animaux sont pris au piège ; mais l’absence au moins apparente du suc digestif fait supposer que la digestion véritable y est incomplète, sinon absolument nulle, et que l’absorption directe par les feuilles y porte non sur des produits digérés, mais sur des produits putréfiés ; tel serait, d’après Darwin, le cas des utriculaires et des espèces de genlisea ; quant aux sarracenia, dont les feuilles, transformées en cornets creux, se gorgent d’insectes qu’on trouve bientôt réduits en un putrilage fétide, des études sont encore nécessaires pour assigner à chaque espèce sa part de digestivité véritable ou de simple absorption de produits putrides. Nous exposerons à cet égard les idées du docteur Hooker, du docteur Mellichamp, de Charles Riley, et les réserves dont semble les entourer Darwin en excluant du groupe des insectivores ces mêmes sarracéniées.

Le phénomène de la nutrition chez les animaux comprend trois séries d’actes successifs : d’abord la capture ou la préhension des alimens, puis l’action des liquides digestifs, enfin l’absorption des produits élaborés que l’assimilation va transformer en tissus vivans. Chez les plantes carnivores, le premier de ces actes avait depuis longtemps frappé l’attention même d’observateurs superficiels ; toutes constituant en effet de véritables pièges à insectes, des attrape-mouches, pour employer la dénomination vulgaire de la plus connue d’entre elles, la dionée ou dionæa muscipula. C’est par cette