Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 18.djvu/494

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Le trait caractéristique de la race bretonne, à tous ses degrés, est l’idéalisme, la poursuite d’une fin morale ou intellectuelle, souvent erronée, toujours désintéressée. Jamais race ne fut plus impropre à l’industrie, au commerce. Tout ce qui est lucre lui paraît peu digne du galant homme ; l’occupation noble est à ses yeux celle par laquelle on ne gagne rien, par exemple celle du soldat, celle du marin, celle du prêtre, celle du vrai gentilhomme qui ne tire de sa terre que le fruit convenu par l’usage, sans chercher à l’augmenter, celle du magistrat, celle de l’homme voué au travail de la pensée. Au fond de la plupart de ses raisonnemens, il y a cette opinion, fausse sans doute, que la fortune ne s’acquiert qu’en exploitant les autres et en pressurant le pays. La conséquence d’une telle manière de voir, c’est que le riche n’est pas très considéré ; on estime beaucoup plus l’homme qui se consacre au bien public ou qui représente l’esprit du pays. Ces braves gens s’indignent contre la prétention qu’ont ceux qui font leur fortune de rendre par surcroît un service social. Quand on leur avait dit autrefois : « Le roi fait cas des Bretons, » cela leur suffisait. Le roi jouissait pour eux, était riche pour eux. Persuadés que ce que l’on gagne est pris sur un autre, ils tenaient l’avidité pour une chose basse. Une telle conception d’économie politique est devenue très arriérée ; mais le cercle des opinions humaines y ramènera peut-être un jour. Grâce au moins pour les petits groupes de survivans d’un autre monde, où cette inoffensive erreur a entretenu la tradition du sacrifice ! N’améliorez pas leur sort, ils ne seraient pas plus heureux ; ne les enrichissez pas, ils seraient moins dévoués ; ne les gênez pas pour les faire aller à l’école primaire, ils y perdraient peut-être quelque chose de leurs qualités et n’acquerraient pas celles que donne la haute culture ; mais ne les méprisez pas. Le dédain est la seule chose pénible pour les natures simples ; il trouble leur foi au bien ou les porte à douter que les gens d’une classe supérieure en soient bons appréciateurs.

Cette disposition, que j’appellerais volontiers romantisme moral, je l’eus au plus haut degré, par une sorte d’atavisme. J’avais reçu, avant de naître, le coup de quelque fée. Gode, la vieille sorcière, me le disait souvent. Je naquis avant terme et si faible que pendant deux mois on crut que je ne vivrais pas. Gode vint dire à ma mère qu’elle avait un moyen sûr pour savoir mon sort. Elle prit une de mes petites chemises, alla un matin à l’étang sacré ; elle revint la face resplendissante. « Il veut vivre, il veut vivre ! criait-elle. A peine jetée sur l’eau, la petite chemise s’est soulevée. » Plus tard, chaque fois que je la rencontrais, ses yeux étincelaient : « Oh ! si vous aviez vu, disait-elle, comme les deux bras s’élancèrent ! » De bonne heure, les fées m’aimèrent, et je les aimais. Ne riez pas de